Dimanche, on tourne... les pages 14 (15)

Publié le par Monique MERABET

Dimanche, on tourne... les pages 14 (15)

EN EAUX TROUBLES

(Jean-François SAMLONG)

 

 

 

Une femme à la mer ! dit le bandeau accompagnant le dernier roman de Jean-François SAMLONG paru dans la collection CONTINENTS NOIRS nrf GALLIMARD ;

Un appel au secours de Madou, cette femme, cette mère submergée par le chagrin d’une disparition, la mémoire du fils qui ne reviendra pas, qui reviendra peut-être…

Une femme qui s’asphyxie d’un espoir absurde, d’une idée fixe qui tue en elle tout élan de vie, toute capacité à renouer une relation normale avec son entourage, avec son propre corps, même.

 

« Je veux marcher sur le sable, déambuler au long de mes souvenirs, qui m’aident à vivre comme d’autres leurs chimères. »

 

L’histoire que raconte Jean-François SAMLONG est l’obsédante mélopée d’un deuil, qui pourrait ne pas être deuil, comme en témoigne la feinte quête fébrile de Madou : arracher à la mer les preuves de la mort de son fils Bruno, probablement emporté par un requin… preuves qu’elle redoute et qu’elle dénie en son for intérieur.

Mais au fond, elle sait, la mère. Elle sait ce qu’elle ne veut pas savoir, se dérobe soudain lorsqu’une pièce à conviction pourrait permettre de tirer un trait définitif sur l’épreuve.

L’écriture incisive de Jean-François SAMLONG sait admirablement décrire la confusion de cette femme désorientée, comme elle sait la pousser dans ses derniers retranchements.

Dès les premières pages, nous plongeons avec l’héroïne dans un maelstrom d’hésitations, de reculades : un déboussolage total  si bien rendu par l’accumulation des expressions pour le décrire.

 

« Comme une déchéance.

Un dénuement complet.

Un abandon de détresse.

Un incommensurable désert. »

 

Il ne s’agit pas là d’un quizz, un exercice lexical « Cochez la bonne réponse ». Il nous faut tout prendre des sentiments qui agitent Madou, la femme à la mer, que rien ne pourra sauver de sa déréliction.

 

« Pourquoi ne suis-je plus dans l’attente d’être heureuse, et de ce que demain me réservera de positif ? »

 

C’est là que le roman dépasse le pathétique d’une mère accablée par le destin, aux désirs de vengeance parfois puérils, pour nous conduire aux cheminements, aux interrogations d’une universelle condition humaine. Cette aspiration au bonheur qui jaillit du plus profond de notre être, est-il pire tourment que celui d’en être privé ?

De même, à l’instar de la femme en désarroi, chacun d’entre nous se bat avec quelque deuil caché aux replis de sa mémoire, en son inconscient. Et qui ne partage son effroi devant notre inexorable condition de mortel ?

 

« … un événement qui advient chaque jour, suscite la curiosité ou l’horreur, et soudain l’homme n’est plus celui qui, l’instant d’avant, se sentait inébranlable tel un roc, grisé par sa propre vanité, mais non, il découvre ses limites, sa petitesse, car si la renommée le rehausse, la mort le néantise. »

 

Ou encore cette étrange gymnastique à laquelle nous nous adonnons à chacun de nos instants pour tenter de leur donner une cohérence malgré les fragmentations dues aux événements extérieurs.

 

« Elle tentait de jongler avec le temps d’hier et celui d’aujourd’hui, de créer une diversion qui la délierait de sa peine, puis de placer un trait d’union entre ce qui fut et ne serait plus,… »

 

En se penchant sur les affres d’un deuil longuement ressassé, l’auteur nous offre un magnifique récit-miroir qui nous entraîne au plus intime de notre être.

Et mon plaisir de lectrice de fond, se trouve amplifié par la belle mise en littérature de cet ouvrage : une réussite grâce à une écriture ciselée, travaillée, à une langue riche au service du mot juste, du détail qui fait mouche, qui sait se parer d’une touche de lyrisme dans les évocations de l’océan, le partenaire, le confident omniprésent.

 

« Et les voiliers se transformeraient-ils en oiseaux géants ? La mer se métamorphoserait-elle en une horde de chevaux ? »

 

De la première à la dernière page, l’écrivain a su pulser une force, un souffle qui permet au lecteur de ne jamais perdre intérêt à ce texte prenant, de toujours rester sous tension.

En tout cas, j’ai puisé dans ce roman de magnifiques moments de lecture et je me suis laissé envoûter par ces ressassements de l’âme, accordés aux ressassements infinis de la mer.

Et il convient de puiser une dernière fois aux mots de l’auteur, de lui laisser l’ultime soin de signer son œuvre.

 

« Une mort sans cesse recommencée.

Comme la mer.

Comme l’amour. »

 

(Monique MERABET, 11 Mai 2014)

 

 

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Danièle 15/05/2014 14:34

Merci pour cette très belle présentation de roman, Monique. Mon grand-père, marin, racontait souvent avec une vraie émotion "Un homme à la mer". C'est vrai que la mer est parfois bien cruelle.Et elle rapporte rarement ceux qu'elle a emportés.