Dimanche, on tourne... les pages 14 (16)

Publié le par Monique MERABET

Dimanche, on tourne... les pages 14 (16)

LE BLEU DES ABEILLES

(Laura ALCOBA)

 

 

 

Charmant ouvrage au titre sibyllin, Le bleu des abeilles, raconte le parcours d’une petite argentine de dix ans, qui découvre le français de sa terre d’exil, ses étonnements candides devant les subtilités de cette nouvelle langue qui deviendra sienne, devant cet environnement d’une ville de banlieue où elle doit s’intégrer.

 

« Les enfants réfugiés, c’est nous ! »

 

Rien à voir donc, a priori, avec ces abeilles annoncées par le titre. Sauf ce livre de Maeterlinck « La vie des abeilles » qui constitue un lien fort entre la fillette réfugiée en France et le père en prison en Argentine. Leurs lettres du lundi vont s’articuler autour du bilinguisme des deux exemplaires possédés par la fille (en Français) et le père (en Espagnol).

C’est une affirmation extraite de l’œuvre de Maeterlinck, « le bleu est la couleur préférée des abeilles » qui donne son titre au roman de Laura ALCOBA ; comme je comprends l’attrait qu’a pu exercer sur une enfant imaginative, cette mystérieuse assertion !

Le bleu est aussi le blues que peut ressentir un exilé quand il doit « oublier » sa langue d’origine pour se situer dans les strates d’un nouveau langage.

La narratrice observe ce nouvel univers d’une école de banlieue parisienne, avec l’innocence de son regard d’enfant : cruauté des moqueries, des incompréhensions, chocs « culturels » comme cette petite Dalila qui mange du porc par erreur et sa terreur du châtiment… « je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir »

Cosmopolitisme qui a de quoi déconcerter l’exilée pour qui la France, c’était… Paris. Naturellement.

 

« Comme tu peux le voir sur mon adresse, je n’habite pas à Paris, mais juste à côté » précise-t-elle dans une lettre.

 

Du coup, la rencontre d’Astrid la copine vraiment française (malgré son prénom) fait événement.

 

« son français à elle est forcément plus vrai que celui des autres, c’est un français de source. »

 

Car l’essentiel pour la petite exilée, c’est de s’intégrer complètement au pays d’accueil, de se fabriquer une identité de substitution à celle qu’on a dû laisser au pays natal.

 

« c’est que le bain ne suffit plus, je veux aller bien plus loin ; me trouver à l’intérieur de cette langue, pour de bon, être dedans. »

 

Et pour y arriver, elle ne ménage pas ses efforts, se bat avec la prononciation de ces phonèmes étrangers si difficiles à prononcer : an, un, on… si difficile de se calquer « aux mouvements des lèvres de tous ces gens qui arrivent à cacher des voyelles sous leur nez sans effort aucun… »

 

Laura ALCOBA sait parler à merveille de cette langue française qu’elle va finir par maîtriser à la perfection. Je retiendrai, entre autres pages remarquables, le vibrant hommage rendu au… e muet, « une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors ! »

Que de bonheurs de lecture dans ce court (mais dense) récit ! 120 pages que j’ai pu faire défiler presque d’une traite, un plaisir auquel je ne me livre pas souvent, faute de temps. Que de tendresse aussi dans ces « mémoires » d’une écolière, survolant les tristes réalités d’une époque sans rien y sacrifier de la grâce de l’enfance

J’ai partagé cet émerveillement de petite fille lorsque, soudain tous les trésors de sa nouvelle langue s’ouvrent à elle.

 

« Mais un jour, pour la première fois, j’ai pensé en français sans m’en rendre compte, comme ça. J’ai pensé et parlé en français en même temps. »

 

Et j’ai partagé ses méprises lorsque l’image qu’elle se faisait du monde français ne cadrait pas avec le réel. Comme elle, ma connaissance de la France dëor (celle d’outre océan) purement livresque m’a réservé quelques surprises…à moi la réunionnaise.

 

« C’est dans ce premier livre français que j’ai appris qu’ici, en France, tous les chiens s’appellent Médor… »

 

Moi aussi, je me suis étonnée de ne connaître aucun chien portant ce nom.

 

(Monique MERABET, 18 Mai 2014)

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Mariposa 19/05/2014 12:46

C'est quand même drôle tous ces traits d'union entre ton blog et le mien. J'avais parlé de cet ouvrage à l'occasion de la Journée de la langue française : http://www.papillonsdemots.fr/2014/03/20/20-mars-journee-de-la-langue-francaise-et-de-la-francophonie/. Tu as pu le lire avant moi et me donne encore plus envie de le lire !

Monique 19/05/2014 14:54

Rien d'étonnant à ce trait d'union, Patricia. C'est bien sur ton blog (merci pour la référence) que j'ai entendu parler de ce livre... absolument formidable. Mon article est parti un peu vite et je vois que j'ai coupé les quelques lignes de la fin faisant référence à ton blog.