La mer qu'on voit danser (4)

Publié le par Monique MERABET

La mer qu'on voit danser (4)

(dessin Huguette PAYET)

 

LA MER QU’ON VOIT DANSER

 

Chaque soir, Marisette venait regarder la mer. Elle s’asseyait toujours à la même place, dans l’entrelacs qu’avaient tressé les racines d’un vénérable filao.

Elle regardait la mer danser. Elle la regardait de toute l’acuité de ses yeux bleus, avec une telle intensité que sa grand-mère, qui l’accompagnait parfois, lui dit pour la taquiner :

- Tu vois Marisette, à force de fixer la mer, c’est sûrement à son azur que tu as pris la couleur de tes yeux.

Et la petite fille répéta fièrement ces paroles bien imprudentes au vent, qui s’empressa de les rapporter à l’océan.

La mer était d’humeur fantasque et se fâchait pour un rien, surtout lorsque la lune montrait une face rebondie, au ciel de minuit. Elle s’énervait pour un rire de poisson qu’elle jugeait impertinent, pour un chant d’astérie qu’elle trouvait faux, pour une branche de corail qui poussait de travers, pour le reflet d’un nuage qui avait l’outrecuidance de la recouvrir d’un minuscule îlot d’ombre.

Ce soir-là, elle chercha querelle à Marisette.

- Alors ? C’est toi la voleuse de bleu ? Rends-moi ma couleur, petite effrontée !

- Mais… Je n’ai rien volé, rétorqua Marisette.

La mer lui lança une poignée de gouttes à la figure.

- Et menteuse avec ça ! C’est ta propre grand-mère qui l’a dit.

La fillette éclata de rire.

- Tu n’as aucun sens de l’humour. Mamie disait cela par plaisanterie. Si j’ai les yeux bleus, c’est que dans ma famille, depuis des générations, tout le monde a les yeux de cette couleur.

- De mieux en mieux ! cracha la mer, dans un jaillissement d’écume. Ainsi, tu viens d’une famille de pilleur d’arc-en-ciel. Á ta place, je n’en serais pas fière.

Cette fois, Marisette fut prise d’un fou-rire qu’elle n’arrivait plus à réprimer.

La mer était furieuse.

- C’est ça ! Moque-toi de moi, par-dessus le marché ! Rira bien qui rira la dernière ! Je te ferai condamner par le Grand Tribunal de l’Univers à la noyade ou à finir dans le ventre du Grand Requin.

Marisette était effarée par la tournure que prenait la discussion.

- Ne te fâche pas. Ce n’était qu’une image, une métaphore, si tu préfères.

La petite fille aimait beaucoup cette expression qu’elle avait apprise à l’école et qui lui semblait de circonstance pour l’insolite personnage avec lequel elle conversait.

- Je ne préfère rien du tout, répliqua la mer, vexée.

Elle ne maîtrisait pas parfaitement le langage humain et elle craignait toujours d’être victime d’une raillerie. Elle comprit toutefois qu’elle s’était emportée sans réfléchir ; et, pour ne pas perdre la face devant l’enfant, elle changea le cours de la conversation.

- Naturellement, je plaisantais moi aussi. Mais, sais-tu que je te trouve bien insolente de venir ainsi troubler mon intimité en me regardant danser, et chanter, et pleurer.

(Et te mettre bêtement en colère, se dit Marisette, in petto)

- Ma vie privée ne te regarde pas, renchérit la mer.

Marisette fut interloquée par tant de mauvaise foi.

- Je ne fais que regarder. Tu ne peux pas m’en empêcher, tout de même ! Où que j’aille sur cette île, il suffit que j’ouvre les yeux pour te voir. Cela ne te fait aucun mal, il me semble.

- Et puis, si je te regarde, c’est que je te trouve belle, ajouta-t-elle dans le but d’amadouer l’irascible dame.

La mer ne voulait pas céder d’un pouce et s’entêta dans sa vaine querelle.

- Ouais… Parlons-en du respect que vous me portez, vous autres les humains ! Ce matin encore, avec toute une ribambelle de péronnelles de ton acabit, tu t’es jetée sur moi, tu m’as frappée de tes pieds, de tes mains.

Marisette était de plus en plus suffoquée.

- Quel toupet ! Et les poissons, alors ? Et les grands requins… et les énormes baleines… et les bateaux… et les monstrueux icebergs… tu les supportes bien !

Une fois encore, la mer se sentit prise en défaut. Elle rectifia le tir.

- Bon ! Bon ! Je te passe tes baignades. Á vrai dire, ce que je déteste le plus, ce sont ces sans-gêne de surfeurs qui viennent couper mes vagues avec les arêtes de leurs planches rigides. Quel affront pour moi qui ne suis que souplesse et fluidité ! Remarque, je me venge de belle façon : je les précipite dans mes creux, je les roule et les enroule dans mes paquets d’eau salée et, délice suprême, je les traîne sur les graviers coupants du fond.

Là-dessus, la mer se mit à rire, d’un rire tonitruant, à la mesure de la correction exemplaire qu’elle infligeait aux trublions.

Marisette rit avec elle, soulagée de voir la vindicte de son interlocutrice se détourner de sa personne.

... à suivre.

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