La mer qu'on voit danser (9)

Publié le par Monique MERABET

La mer qu'on voit danser (9)

LES BLEUS DE LA MER (3)

 

Pourquoi le bleu ?

C’est parce que le Roi Milazur qui régnait sur cette teinte, vivait sur une petite île perdue en plein milieu de l’océan, une île où nul ne pouvait accoster puisque j’étais là, en sentinelle pour l’empêcher. Lorsqu’un bateau s’approchait un peu trop près, j’envoyais tout un régiment de vagues qui arrivaient à toute allure, en horde déchaînée. Les vagues se dressaient, toutes ensemble, en muraille qu’on ne peut franchir. Et si, d’aventure, un imprudent passait outre l’avertissement donné et se risquait près du rivage, alors… Gare à lui !

Avant qu’il ait eu le temps de se rendre compte de la calamité qui s’abattait sur lui, les fortes lames avaient balayé le pont comme un cyclone, emportant tout sur leur passage ; le bâtiment voltigeaient sur la crête des vagues, comme s’il s’agissait d’une frêle coquille de noix ; les voiles se trouvaient tellement bouchonnées, compressées, qu’elles pouvaient à peine servir encore à colmater quelque trou de souris. Et pour finir, gréements et équipages étaient culbutés au fond de l’abîme. Personne n’était capable de tenir tête à un cataclysme de cette envergure. Ceux qui jouaient les matamores finissaient en petit tas d’allumettes dérivant sur l’eau ou en nourriture pour requins affamés ; il n’en manquait pas pour assurer le nettoyage.

Le roi Milazur vivait donc tranquillement sur son îlot. Il aimait passionnément les fleurs et il avait transformé son domaine en un magnifique jardin : des lopins de fleurs bleues de forme hexagonale, s’imbriquaient les uns dans les autres, tapissant l’île tout entière d’un superbe caparaçon. Remarque bien, Marisette, les fleurs bleues, à cette époque étaient d’une extrême rareté ; en tout cas, on n’en trouvait pas sur terre.

Lorsque les fleurs se fanaient, elles parsemaient le sol de leurs pétales soyeux et les jardiniers du Roi (une équipe expérimentée de phoques et d’otaries) en déversaient de pleines corbeilles dans mon eau. Il y en avait une telle quantité que j’en étais recouverte comme d’une carapace d’écailles azurées. Les nuances de bleu étincelaient sous le soleil, jetant mille flammèches qui dansaient à la surface. Je ressemblais à une vaste coupe remplie à ras bord de pierreies chatoyantes.

L’existence s’écoulait délicieusement pour le Roi Milazur et pour moi. Hélas ! Ce bonheur ne dura pas éternellement.

Sur terre, les humains se rendaient malades de jalousie à la pensée qu’il existait de par le monde quelque chose qu’ils ne pouvaient posséder. Ils auraient certes donné une fortune pour connaître le secret de Milazur et pouvoir rajouter une petite touche de ce bleu si précieux dans leurs paysages. Il en est souvent ainsi : ce que l’on ne peut avoir, met dans le cœur un désir intense comme une faim d’ogre affamé.

Les savants avaient bien essayé de me distiller dans de grands alambics… sans résultat. Chaque fois, l’expérience s’achevait en déconfiture. Il faut dire que ce bleu là était une teinte quasiment magique ; aussitôt qu’on l’appliquait sur un morceau de tissu, une feuille de papier, un mur, voire sur une corolle immaculée, le bleu ne se fixait pas. Il s’éclaircissait petit à petit et, Pfff… s’évanouissait sans laisser de trace.

 

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