Dimanche, on tourne... les pages 14 (23)

Publié le par Monique MERABET

Dimanche, on tourne... les pages 14 (23)

HISTOIRES REVENUES DU HAUT PAYS

(Anne CHEYNET)

 

 

 

« J’avais envie d’offrir ces mots comme des cadeaux

Ceux que j’ai reçus de mon enfance »

 

… dit Anne CHEYNET sur la page-titre, la page-dédicace de ce recueil de quatorze histoires qu’elle nous ramène du « Haut Pays » de mémoire : récits où se mêlent le fantastique des légendes réunionnaises et les épisodes vécus dans un village des Hauts de Saint-Denis… ou d’ailleurs.

Souvenirs de l’îlette Enfance, Contes auprès du foyer, Contes de l’îlette « Pourquoi pas ? »… ainsi sont rassemblés, répertoriés, ces récits venus du temps longtemps.

Dès les premières pages, le lecteur est transporté au sein d’un monde disparu, celui de ces « veillées » autour de la lampe à pétrole, dans la cuisine au bois où montent les mots du raconteur, mêlés à la fumée des braises.

 

« Dans le foyer, les flammes dansaient, éclairant la pièce d’une belle lueur orangée, projetant des ombres fantasmagoriques sur les cloisons de calumet. »

 

Le décor est brossé. Il n’y a plus qu’à écouter les mots venus des mystères du fénoir, de la nuit mais aussi d’une mémoire collective imprégnée de tant de cultures diverses.

Histoires de revenants, d’âmes errantes, d’âmes maudites, de mauvais sorts, de disparitions… voilà qui peut sembler un peu effrayant aujourd’hui. Ces contes de « l’invisible » qui ont bercé l’enfance des petits réunionnais de ce temps-là, comme ils sont éloignés des histoires édulcorées, celles des beaux albums que l’on lit d’une voix douce pour endormir l’enfant d’aujourd’hui !

La voix du conteur d’Anne CHEYNET (son père), elle, est éraillée et ne s’embarrasse pas de mièvreries aseptisées. Elle raconte, elle transmet sans faille ce qui relève de l’héritage de notre Histoire réunionnaise, de ces siècles d’esclavagisme et de colonisation qui pèsent tant sur les inconscients.

Alor, si zistoir la pa an losïkré, la pa lï l’otër (Alors, si le conte n’est pas sucré, il n’en est pas responsable). Et la nuit qui commence après une journée de labeur, n’est-elle pas le moment propice à ces racontages propres à exorciser nos peurs ? Je sais par expérience que ces récits terrifiants ne m’ont guère laissé de cauchemars…

Au cours de ces veillées d’autrefois, l’enfant (la narratrice) n’est pas livrée à elle-même. Elle est entourée de tout le cocon familial : grands et petits entendent les mêmes mots (même s’ils ne les perçoivent pas de la même façon) et il y a quelque chose de rassurant à se dire que puisque les adultes ont « survécu » à ces terreurs, on saura le faire aussi. Et puis le père est là, pour expliquer, poser les repères…

La transmission, qui l’assure aujourd’hui à notre époque de « monsters », de « Halloween » clinquant de paillettes, de solitude maquillée d’une hyperactivité, sans personne pour en extraire le sens, pour en offrir une clé ?

« La clef », justement : j’ai beaucoup aimé le symbolisme de ce récit de l’ultime transmission du père à sa fille, la clé d’un chemin de vie. Et l’incursion du merveilleux d’une matérialisation… j’y crois.

« Histoires revenues du Haut Pays » : contes de l’âme où interviennent les forces spirituelles, Dieu, les anges et les saints… et le diable ! Je les ai savourées une à une. Comme elles parlent à la petite fille réunionnaise que j’ai gardée au fond de moi ! Comme elles semblent essentielles et comme elles manquent à notre monde « laïcisé » à outrance où l’on n’ose plus lever les yeux vers le ciel, vers l’Au-delà !

Merci, Anne CHEYNET pour ce cadeau de belle (haute) littérature. Merci pour ces textes écrits d’une écriture alerte et fluide, mâtinée de juste ce qu’il faut d’expressions créoles afin de préserver la créolité de l’inspiration.

Histoires qui font peur, donc. Mais aussi histoires drôles lorsque l’imagination d’une petite fille fait basculer « le ciel est ouvert » d’un cantique en « ciel tout vert » ou lorsqu’une pèlerine transforme un abri contre la pluie en monstre à deux têtes… histoires tendres comme celle de la nénène qui voulait voir la mer. Et bien sûr, l’émotion de ce magnifique « Oratorio pour un marcheur » qui clôt le recueil.

 

« Ces histoires sont des souvenirs personnels nourris de l’imaginaire »

 

… précise l’avertissement au lecteur. L’essence même de la mise en littérature, une belle alchimie du vécu et de l’imaginé élaborée en ce recueil.

 

(Monique MERABET, 14 Septembre 2014)

 

Le livre a été réalisé par SURYA ÉDITIONS (surya-editions@orange.fr )

Publié dans LIRE

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D
Des histoires du Pays de mémoire... Comme elle est importante, la transmission ! Comme il est essentiel de tourner les pages avec nos enfants (et petits enfants) ! Merci, Monique.
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M
Il y a heureusement des gens pour le faire, pour écrire et pour accompagner l'enfant. Et je sais que tu en fais partie Danièle.
M
" Oratorio pour un marcheur ", à méditer, je crois.
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M
... à méditer! Belle intuition, Marcel.l'auteur parle de son fils tragiquement disparu dans un texte délicat et poétique. Un extrait:
" Et puis cette marche jusqu'au Maïdo, jusqu'au bord de ce cirque que tu aimais tant [...] Et cette poussière brillante qui fut ton corps qui s'envolait dans le vent et qui retombait comme une bénédiction sur notre peau, sur nos vêtements, sur ce cirque, sur ces sentiers que tu avais tant de fois foulés. (Anne Cheynet)