L'écriture en coins

Publié le par Monique MERABET

L'écriture en coins

ÉCRIRE EN COINS

Ma tonnelle de thunbergias aux piliers de jasmin, se dresse en guétali à l’entrée du jardin. Les lianes en accroche-cœur, accroche-plume, accroche abeilles ou mouches charbon, sont prêtes à s’enrouler autour de n’importe quoi, ou à servir de perchoir à ces petits papillons mauves dessus, Prince de Galles dessous…

Fleurs et rayures

pour mon sac cadeau

fait main…

J’aime les assemblages marronneurs de tissus et de motifs : ils me ramènent à l’enfance, à ces carrés disparates que j’ai si souvent aperçus aux mains des femmes de mon entourage. Ces textures si différentes au toucher, si féminines.

La toile est l’apanage des femmes, pas seulement pour leurs talents de couturières à domicile. Le tissu est mouvement, voile pour estomper, suggérer, voyager aussi… Et pour la douceur et l’art d’assembler, de réunir.

Tapis mendiants aux vives couleurs, tapisseries de mémoire et de patience, vous me fascinez de vos fouillis de fleurs et d’oiseaux, de vos ouvrages panachés. Rien de mécanique, rien d’acquis une fois pour toutes dans ces pavages où la rose côtoie l’épine, le coquelicot le flamboyant… Chaque rectangle nouvellement inséré modifie l’assemblage déjà échafaudé. Chaque morceau habilement arraché à un vêtement devenu importable, à une pièce de linge trop usagée, apporte un supplément d’âme. Sourires ou larmes. Et la colère aussi des souvenirs de servitude, de soumission.

J’ai souvent évoqué les couvertes de coins, les humbles fresques des nénènes et des grand-mères élaborées dans la pénombre d’une torpeur d’été, dans la grisaille d’un après-midi pluvieux lorsque les corvées marquent le pas. Ne pas rester inoccupées, surtout, égrener ses petits rectangles de vie.

Mon écriture aussi se tisse en tapis de coins. Écriture de femme, toujours acharnée à recueillir, assembler, mémoriser les joies ou les peines. Chaque page est un carré que mes mots brodent de pensées, pour un ouvrage irrégulier, opus incertum de l’écriture (si Monique Séverin veut bien me laisser vavanguer sur le titre de son recueil)

Imperfections fondatrices d’un monde issu des nuages, d’une île à peine surgie des profondeurs de la mer.

Duvet de tourterelle

au bec de ma plume

un mot puis un autre…

(Monique MERABET, 30 Janvier 2015)

Publié dans haïbun 15

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I
oui, en cousant, brodant nos petits bouts de vie, nous construisons nos nids, nous participons au chant du monde, c'est ce que faisaient ces femmes causant sous la treille les après-midi d'été, moments surannés qui ont nourri nos mémoires et enchanté notre enfance
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M
kouvèrte de koin: elle symbolise pour moi l'âme même de notre île, de ses traditions, de sa culture. L'âme de ces femmes qui nous ont précédé, qui nous ont transmis leur âme.
M
J'aime beaucoup ton texte-pénélope ;)<br /> Je suis également une fan de patchwork de tissus et de vie.<br /> Ton haïbun me fait penser au recueil &quot;Les petites pièces rapportées&quot; d'Eve de Laudec..
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M
Les petites pièces rapportées, c'est exactement ça! Le livre est mis aussi sur ma liste. Merci.
J
J'aime profondément ce beau texte, Monique. Il me fait rappeler tous les Carrés de ma mère. Merci !!!
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M
Merci Jean Frantz. Cela ne m'étonne pas que les haïtiennes connaissent aussi cet art &quot;d'accommoder les restes&quot;
M
Oui, l'opus incertum de l'écriture en général, de l'écriture réunionnaise féminine en particulier... Nous avons commencé à tisser notre texte-toile, l'oeuvre est en constitution. Vite, tes prochains écrits, Monique M. ! En attendant, je savoure tes coins, délicates promesses d'un tapis mendiant somptueux.
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S
Alors kouverte de koin somptueuse ?
M
Tapis mendiant somptueux? Mon ambition est plus modeste: une kouvèrte de koin comme celle qui servait de plaid à maman devant la télé et que j'ai récupérée ... en héritage.
D
Et comme j'aime me plonger dans tes multiples carrés d'écriture, Monique !
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M
Merci Danièle et ton amicale attention me fait chaud au cœur... même si mes petits coins sont parfois un peu effrangés.