La lune gagnante

Publié le par Monique MERABET

La lune gagnante

LA LUNE GAGNANTE

Pleine lune

brillante

et silencieuse

Mes haïkus ont souvent vu la lune. Mes poèmes aussi.

Poème… haïku… Le haïku est-il un poème ?

« Lorsque vous comprendrez que mon poème n’est pas un poème, nous pourrons parler de poésie. » Cette citation de Ryokan peut apparaître comme une boutade, une pirouette… Mais qui a jamais su enfermer la poésie dans une définition « scientifique » ? Qui dira jamais ce qu’est un haïku ? Pour moi, il s’inclut dans une démarche poétique et la frontière parfois ténue entre ce tercet que nous nommons haïku et ces vers qui composent les poèmes des littératures de tous temps, de tous lieux. Qu’est-ce qui différencie les deux concepts littéraires ?

Le poème est tout entier refermé sur ce qu’éprouve son auteur (ce qui ne l’empêche pas d’être universel, bien entendu). Le haïku est fait de non-dit, de silence et s’ouvre davantage au lecteur.

Le poème développe un sentiment, le ressenti du poète battu au creuset de ses sensations, de ses émotions, de sa mémoire, de sa philosophie… le haïku est une réaction spontanée à ce qui touche nos sens.

Le poète se sert de la nature comme support, comme caisse de résonance de son état intérieur. Le haïku puise directement dans notre environnement sans métaphore ni anthropomorphisme. Le haïku est l’expression de l’âme du monde dans laquelle se fond celle du poète.

Mais l’observation de la lune ne sera jamais pour moi un « fait divers » extérieur à moi. Celle de la fleur et de l’oiseau non plus. Le haïku jaillit d’une émotion du haijin. L’auteur est présent, même s’il se veut en retrait. Sinon, à quoi bon écrire, si l’on n’a rien à partager ?

Maintenant, quand à la manière d’exprimer ce fragment d’instant, cet atome de sensation, cette bulle d’émotion, cette fugacité dense… je m’en tiens à quelques règles simples : la brièveté, la césure, l’ouverture.

Quelle est la forme la mieux adaptée pour traduire ce qui est insaisissable ? Suivre un a priori de dix-sept syllabes à ne pas dépasser suivant le rythme des haïkus japonais à l’origine ? Faut-il adopter des formes plus minimalistes ?

Oui, on peut préférer au 5/7/5 japonais, la fluidité d’un 3/5/3 et il est vrai que parfois cinq mots suffisent pour une évocation riche d’échos. Mais il ne faudrait pas non plus vider le tercet de la plénitude de l’évènement vécu. L’équilibre est souvent (toujours ?) difficile à trouver.

Questions auxquelles je ne saurai répondre. Je privilégie en tout le fond sur la forme. L’important, c’est la beauté même si elle « marronne » un peu loin des codes coutumiers.

Se laisser guider par l’inspiration du moment. Choisir de dire ou de non-dire. Ainsi mon haïku du début, est né d’un contraste entre la dispute chez les voisins et la belle lune d’Aout illuminant la ruelle. Et ma pensée pour l’enfant qui souffre.

Leurs éclats de voix

La lune par la fenêtre

Brille silencieuse

Petit, la vois-tu, là-bas

Qui t’apporte ma prière ?

Poème ou haïku, la lune est toujours gagnante.

(Monique MERABET, 1er Septembre 2015)

Publié dans Haïbuns

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Danièle 04/09/2015 16:59

Voici le début d'un de mes prochains articles à paraître dans GONG ("Le haïku, poème de l'ouverture") :

Où le coucou
disparaît –
une île

Bashô

Ce haïku me fait songer à la technique artistique du portrait en creux, qui consiste à révéler le visage d’une personne à travers les blancs du texte, l’entre des mots et les fins de lignes. En découvrant ce qui n’est pas évident, ce procédé donne du sens au vide : il dilate l’espace pour recréer. Sans doute touchons-nous ici à l’essence même de la poésie, née du peu, du presque rien, qui puise sa substance dans les marges, frontières du visible et de l’invisible, de l’audible et de l’inaudible.

Monique MERABET 04/09/2015 18:56

Six mots seulement... Voilà qui plaira à l'ami Marcel! Merci pour ta précieuse participation à ces échanges sur l'essence du haïku. Je retrouverai avec plaisir ton article dans GONG.

Marcel 04/09/2015 08:02

5° Synthèse.

Chaque auteur possède des options personnellles et il faut les respecter ainsi que les choix d'un chacun.
Bravo à Monique Mirabet.

Perso, je suis arrivé à "ma" définition du haïku (axiome) : le haïku-holophrase (holophrase : cf. Lacan).
Il doit être une " expulsion " brève d'une évidence vécue. C'est pourquoi le HO 4 à 6 mots me convient.

" Entrez dans la forme,sortez de la forme" suggère le Zen.

" superfluere ", déborder pour atteindre le superflu d'une poésie réaliste.

+

Matinée,
son feu de bois
mort.

+

Amicalement.

Monique MERABET 04/09/2015 10:07

Merci infiniment pour tes commentaires toujours enrichissants. Ton haïku du jour est une "expulsion" réussie et qui ouvre de belles perspectives à l'imaginaire de chacun. L'apparence d'un truisme au premier abord et puis c "mort" placé seul en troisième ligne déclenche un saut de pensée vers je ne sais quoi de mystérieux... un écho aussi au plus profond de moi.
Je reviendrai sur tes autres commentaires lorsque je serai plus disponible. Amicalement.

Marcel 02/09/2015 11:33

4° Le Haïku Oulipien composé de 4 à 6 mots (d'après une contrainte de François Le Lionnais, cf La Bibliothèque Oulipienne, Vol. 1, Seghers, 1990, page 51.)

+
Orage violent,
la grenouille étonnée.
+

Une césure opposant 2 états dans le même et bref instant, à minuit trente, lorsque je me lève, que j'allume le projecteur externe et que découvre la dite scène sur le pavement de la cour. Un transfert : mon étonnement devient celui de l'animal effrayé par le violent orage et le flash soudain. Une part de subjectivité détruit le zuihitsu pour en faire un haïku hors normes habituelles, mais l'esprit du haïku est présent. Qu'en pensez-vous ?

Marcel 04/09/2015 10:20

Merci, Monique.
Voir ma tentative de synthèse personnelle sur
http://sipeudemots1936.blogspot.be

Marcel 02/09/2015 10:50

Cette approche est très intéressante.

Mes approches :

1° Le haïku avec un rien de superflu, le feu (superfluere : déborder)

Parfums,
un arrêt
pour elle.

2° Le haïku, la fête, apothéose du présent (Simone de Beauvoir)

Supermoon,
la lune avalant
les moutons.

(et ce n'est pas le récit d'un fait divers, car ma joie est sous-entendue et je ne suis donc pas objectif)

3° Le haïku : construction complexe, mais de préférence spontanée.

La pluie
efface la pluie,
grenouille
étonnée.

Bien cordialement.