La feuille et le haïku

Publié le par Monique MERABET

La feuille et le haïku

LA FEUILLE ET LE HAÏKU

Vert nouveau

la feuille se plie

Cœur-de-bœuf*

Pliure qui n’appartient qu’à ce spécimen-là. Les autres feuilles sont d’un seul tenant. Est-ce le vent qui a fait s’incurver le limbe naissant ?

Comment se forme une feuille, une fleur ? Mystérieuse gestation de tout ce qui vit et se déplie un jour, feuille, fleur, oiseau. Comment décrire le cheminement de cette alchimique géométrie ?

Au commencement, le point jailli du néant. Renflement qui devient œuf, sphère, cocon dans lequel s’élabore la forme primitive. Tache verte au bout de la tige. Minuscule. Émouvante. Elle contient tous les détails, tous les trésors génétiques qui la feront fuselée, lancéolée, plurilobée.

Regarder hier, aujourd’hui et demain. Découvrir qu’aucun élément ne ressemble exactement à un autre. LA feuille n’existe pas. Ce que je vois, c’est UNE feuille, une forme particulière, une teinte de vert, une disposition des nervures. Feuillages aux milliers de feuilles-individus.

Et pourtant comme elles sont semblables dans leur nuancier ! Elles sont « cœur-de-bœuf » ou « avocatier ». Pas d’une hybride intersection d’ensembles. Elles sont identifiables à un feuillage particulier, à un monde intrinsèque.

Et dire que je suis incapable de les dessiner dans leur réalité. L’arbre imaginé par mes mains malhabiles peut mêler contours lisses et contours dentelés, les fractales du ricin et les cardioïdes du liseron…

Peintre gribouilleuse, je me dis qu’en écriture tout est possible, que j’ai le droit de créer un arbre « littéraire » réunissant les espèces. Faux-fuyant de scribouilleuse à qui l’on fait remarquer que cette feuille-ci ne va pas avec cet arbre-là.

L’écrivain a tous les droits ? Hum… pas le haïjin, en tout cas. Le faiseur de haïku respecte la nature de ce qu’appréhendent ses sens. Il apprend avec la feuille, avec la fleur, avec l’oiseau. Il a l’innocence du jardinier d’Eden chargé de nommer les animaux et les plantes.

Alors, cette pliure inhabituelle ? Le haïku a-t-il pour mission de marquer l’insolite ? Peut-il le faire ?

(Monique MERABET, 2 Novembre 2015)

*annona reticulata : arbre fruitier de la Réunion aux fruits en forme de cœur.

Publié dans Coins d'écriture

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