J'ai cru t'aimer

Publié le par Monique MERABET

J'ai cru t'aimer

ZÉKRITÉMÉ (J’ai cru t’aimer)

Fil du téléphone

les lianes de thunbergia

colonisatrices

corolles bleues tant aimées

devenues zékritémé

Zékritémé, c’est le nom créole qu’on donne à… la morue ! Ce mets (morue séchée, salée) que nous avons hérité des cargaisons au long cours qui mettaient tant de temps à rallier l’île Bourbon, était pour les créoles la viande du pauvre : la morue ainsi préparée se conservait bien et elle était vendue pour un prix modique. Aliment bon marché et donc frappé d’ostracisme pour peu qu’on accède à la viande fraîche et on découvre alors que « l’on a cru aimer » ces miettes desséchées. Une chanson populaire clame d’ailleurs

Kan moin sra rish

Mi manjra pï la morï

Quel rapport entre la morue et les fleurs de thunbergia ?

Une histoire de désamour. Ces fleurs aux larges corolles mauves, je les ai tellement désirées à les voir s’étaler sur les clôtures des cours citadines. Et puis, j’ai fini par en obtenir un plant qui a végété longtemps sur le balcon. Manque d’arrosage de la part d’une jardinâtre velléitaire qui souhaitait un jardin suspendu de fleurs bleues… Comme j’ai rêvé de ces bleus, lin, bourrache, myosotis, blue days, dentelaire du Cap et autres lobélias, etc. Une mer de pétales azurés à l’assaut des ferronneries du balcon. Rêves vite éteints par coupable négligence.

Et le thunbergia n’a fait que végéter, souffreteux, infécond… Quand j’ai renoncé à mon jardin bleu, je l’ai relégué au fond du jardinet, enfoui sous les rameaux de croton et de franciséa… Pousse si tu veux, si tu peux.

Et le rêve devenu réalité ! Des corolles bleu outremer ont accueilli guêpes et mouches charbon. Ah ! Ma photo de l’insecte s’y engloutissant ! De quoi faire s’exclamer les amis, les passants. Quelle beauté !

Oui mais voilà… le thunbergia (liane mauve, liane de Chine) est une plante envahissante. Elle ne s’est pas contentée des quelques mètres carrés de métallique mis à sa disposition ; elle a pris son élan, véhémente et véloce pour agripper le dense feuillage du buis de Chine et atteindre le balcon où elle s’est enroulée, m’enchantant de ses bleus changeants. Les pousses trop hardies qui menaçaient de pénétrer jusqu’aux chambres, je n’avais qu’à les couper. Combien de haïkus m’ont-elles inspiré, tant de fleurs tombées, tant de fleurs à naître…

Harmonieuse symbiose. Jusqu’au jour où, — ô thunbergia inconséquent ! — la liane est venue enspiraler ses vrilles autour du câble du téléphone, ô rage, ô désespoir !

Et voilà pourquoi j’ai pris mon sécateur ce matin et j’ai coupé les tentacules parasites. Ô rage ! Ô désespoir ! Fleurs que j’aimais tant…

Au-dessus du buis

guirlande de feuilles sèches

marquant l’équinoxe

Il va sans dire que la morue est toujours appréciée dans la cuisine créole et que... j'aime toujours les thunbergias

(Monique MERABET, 20 Mars 2016

Publié dans Fleurs de dimanche

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Commenter cet article

Danièle 26/03/2016 23:42

Très drôle ! Mais en coupant le thunbergia, tu vas encore les fortifier.

Monique MERABET 27/03/2016 13:59

Ô rage! Ô désespoir!