L'écriture des autres

Publié le par Monique MERABET

L'écriture des autres

L’ÉCRITURE DE L’AUTRE

 

 

 

Devant

le maïs

l’oiseau hésite

dans une autre culture

se fondre…

 

Froidure de l’hiver qui est. Une amie s’en ira… pour un peu de temps… pour longtemps. Un peu plus de solitude annoncée. Recevrai-je une lettre aujourd’hui ?

Une guirlande de liserons titoupie serpente à ras le gravier de l’allée. Je vais écrire. Cet assemblage dont je ne vois pas la fin : les coins pour Grand-père, me font l’effet d’une tapisserie de Pénélope. J’écris le jour — je monte un assemblage possible — et tout se défait aux doutes de la relecture. Faut-il écrire un journal-haïbun, découper en chapitres, rajouter de la fiction, respecter une chronologie, me servir des petits bouts déjà écrits comme pense-bête et tout recomposer d’une traite, d’un souffle…

J’ai seulement la certitude qu’il est urgent de réaliser mon propre tissage. Avant de lire, par exemple,  Souvenirs d’outre-mer  de Michaël Ferrier. J’ai feuilleté, lu les premières pages. Il me paraît si prometteur, si bien écrit, il donne envie de savoir, de suivre l’auteur dans son pèlerinage, fiction ou réalité, cela importe peu. Tristement, je compare au début poussif de « Souvenirs épars de ma mère », l’ouvrage que je peine à construire. Bah ! Je me console avec le titre que j’ai choisi, il sonne bien, non ?

 

J’envie la grâce, la maîtrise des vrais écrivains.

Comme En attendant demain  de Natacha Appamah que je viens de refermer. Enchantement d’écriture même si l’histoire est de celle qui finit mal, très mal… Mais comment résister à la patte de l’écrivain, à la magie qui habille son écriture !

Une histoire attachante et riche en surprises, en inattendus. Il n’y manque même pas l’ensoi que je prise tant en littérature, ni l’ouverture aux lecteurs : les contradictions de ces deux femmes Anita, Adèle, exilées d’une île (Maurice) et tentant de se construire un ailleurs, l’une dans l’intégration au passé d’une région, dans son rôle de mère, de maîtresse de la maison où elle a suivi son mari, l’autre, clandestine, qui veut gommer jusqu’au souvenir d’une vie antérieure (heureuse, épanouie) brisée puis hantée par la disparition des êtres aimés… Comme elles me sont « sœurs », femmes et îliennes.

Par exemple, cette couleuvre, qui marquera la rencontre entre les deux femmes est aussi, chez moi, symbole de malheur…

Ces deux femmes que tout rapproche  — même origine, même couleur de peau, même culture — elles auraient pu vivre une amitié épanouie, riche de confidences, de ce que chacune apporte à l’autre : la sécurité pour Adèle, le réveil de l’inspiration, de la création artistique pour Anita l’écrivaine et son mari Adam, le peintre.

Hélas ! L’entreprise d’Anita de vouloir raconter, recomposer les secrets d’Adèle, soudain révélés par les mots de la mise à nu débouche sur le drame ! Terrible responsabilité de l’écrivain tentant de mêler l’intime à la mise en littérature…

La construction romanesque de Natacha Appamah est subtile, époustouflante et fait glisser le lecteur page après page vers la chute.

Une belle réflexion aussi sur ces exils, pertes d’identités, cet essai d’intégration souvent infructueuse et génératrice de troubles psychiques. L’histoire d’Anita est exemplaire du grand écart à accomplir pour se plonger dans les racines d’une province française si éloignée de sa culture de « fille des îles » et où elle demeurera éternellement la femme de couleur, la noire, l’étrangère… De ses traditions propres, elle ne pourra garder que le clinquant de bracelets de pacotille ou des tissus bariolés de ses jupes. Dans cette maison cachée au fond des bois au sein d’une nature intacte, elle n’est pas chez elle ; comme elle regrette sa vie parisienne, ville où toutes les cultures mêlées s’éparpillent… heureuse incertitude où l’on n’a pas à choisir d’être.

 

(Monique Merabet, 17 Août 2017)

 

 

 

 

Publié dans Notes de lecture

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