Les deux flamboyants

Publié le par Monique MERABET

Les deux flamboyants

LES DEUX FLAMBOYANTS

 

L’île, encore vierge, resplendissait d’un éclat émeraude ; barbu, chevelu, le végétal s’épanouissait sans partage en un moussu festival.

Deux flamboyants avaient ainsi pris racine à quelques empaumures l’un de l’autre et, se reconnaissant frères, vivaient dans une affectueuse harmonie. Leurs légers feuillages de guipure se chuchotaient des mots-caresses que les doux alizés faisaient ricocher de branche en branche. Et, comme symbole de leur mutuelle inclination, leurs ramures s’étaient jointes en de gracieux entrelacs.

Lorsque vint l’époque de la première floraison, ils découvrirent que leurs corolles ambrées ne brillaient pas tout à fait du même feu : les unes, d’un radieux écarlate, évoquaient la lave en fusion ; les autres, d’un orange éclatant, reflétaient le lumineux soleil qui les dorait sans réserve.

La première surprise passée, ils s’émerveillèrent de leurs différences et se firent maint compliment sur les nuances de leurs hyacinthes parures. D’un tempérament enjoué et rieur, tout événement leur était prétexte à des fêtes et à des rires ; par exemple, ils avaient inventé ue sorte de jeu d’adresse qui consistait à éjecter les pétales rouges de façon qu’ils recouvrent les pétales orange et vice versa ; ils y parvenaient assez souvent grâce à la complicité du vent et cela les faisaient se trémousser d’aise et d’excitation. Parfois aussi, le hasard s’en mêlant, ils confectionnaient d’audacieux panachés qui donnaient à leurs inflorescences des allures de somptueux patchworks.

Autour d’eux flottait une aura de paix et de bonheur dont profitait tout le voisinage. Nulle part sur terre l’herbe n’était aussi verte, les fleurettes aussi colorées et parfumées. Dans ce jardin d’Eden, les dieux étaient sans nul doute venus s’installer pour des vacances enchanteresses.

Naturellement aussi, les effluves de ce petit paradis attiraient une multitude d’oiseaux multicolores qui l’égayaient d’un ramage de mélodieux arpèges..

Hélas ! Il suffit parfois d’un grain de sable pour enrayer le cours du destin. Un jour, une bande de  perroquets de l’espèce « matilda zizania » s’abattit sur ce coin de terre.

C’étaient des oiseaux vindicatifs et malfaisants qui passaient leur vie à divulguer médisances et calomnies et qui s’étaient fait expulser de chacun des territoires qu’ils avaient essayé de coloniser.

Ils jugèrent bien vite que cette atmosphère de concorde ne leur était guère favorable et ils entreprirent sans tarder leur vile besogne, jacassant à tue-tête.

Bientôt, on n’entendit plus qu’eux ; les oiseaux coutumiers furent chassés de leurs branches résidentielles devenues inhospitalières ; les petites fleurs, lassées du vacarme incessant, s’empressèrent d’expédier leurs graines sous des ombrages plus cléments ; quant aux dieux, allergiques au tohu-bohu, ils déménagèrent sans ambages pour des olympes plus tranquilles.

Les tendres arbrisseaux qui avaient toujours baigné dans un cocon de ouateuse fraternité, ainsi privés de leur bienveillant entourage, ne furent pas de force à résister aux briseurs de rêves et ils se laissèrent engluer dans la filandre de la discorde.

Á ce point de notre histoire, il convient d’ailleurs de les distinguer nettement l’un de l’autre : nommons-les « Rouge » et « Orangé » pour simplifier.

Les perroquets s’étaient répartis en deux camps et occupaient respectivement les frondaisons de Rouge et d’Orangé ; distillant mot à mot leur philtre de haine, ils s’employèrent à dresser les deux anciens amis l’un contre l’autre et les incitèrent à ressentir leur différence comme dissonance plutôt que comme complémentarité.

Á Rouge, ils vantèrent tant et tant son vermillon si pur que Rouge en vint à considérer Orangé comme u hybride de teinte inférieure. Ils suggérèrent à Orangé que si ses fleurs se portaient plus pâles que celles de son concurrent, c’est que Rouge lui faisait de l’ombre et Orangé connut l’amertume du terme « asservissement ».

Rouge et Orangé finirent par se sentir dissemblables, étrangers, antagonistes.

La beauté de l’Eden d’antan se fissura de lézardes scarificatrices. Á la place des caressants propos de jadis, on n’entendit plus qu’invectives et injures. Les deux arbres, perdant toute raison, tentèrent même de désenlacer leurs branches jumelées. Cet arrachement se solda par de multiples cassures et les ramilles brisées leur donnèrent l’aspect couturé d’anciens combattants rescapés de rudes batailles.

Un vieux chiendent essaya en vain de les raisonner :

- Mes enfants, pourquoi ces chamailleries inutiles ? N’écoutez pas ces oiseaux de mauvais augure. Acceptez vous tels que votre Père aux mille couleurs vous a créés, pour ce que vous êtes et non pour ce que vous paraissez. Échangez votre pollen ; vous créerez alors une lignée d’arbres-joyaux où or et rubis se marieront et chatoieront à l’infini.

Ces sages paroles se perdirent dans le tintamarre des disputes. D’ailleurs, qui se souciait des radotages d’une touffe d’herbe insignifiante ?

 

Les vers de terre qui pullulaient en ce lieu eurent vent de ce qui se passait au Royaume d’En-haut et, en scientifiques avertis, se chargèrent d’expliquer objectivement à Rouge et à Orangé les raisons de leurs dissemblances. Avec minutie, ils observèrent, disséquèrent, analysèrent les pétales, les étamines, les feuilles et même l’écorce des deux végétaux. Ils avancèrent alors l’idée que, pour obtenir un tel carmin, les racines de Rouge plongeaient certainement jusqu’au pays de Volcanie où les pierres de feu donnaient à la terre sa coloration sombre. Avec la même logique, ils laissèrent entendre que la lumière d’Orangé venait d’Amérie, un terroir où la terre est fine et légère, d’une blondeur extraordinaire.

Les volatiles haineux se saisirent de ces théories pour apporter du vitriol au moulin du Diable et colportèrent (ou plutôt inventèrent) des récits légendaires prétendument venus de ces virtuelles contrées.

Rouge fut alors convaincu que les volcaniens étaient francs, honnêtes, courageux, alors que les Amériens se révélaient menteurs, voleurs et lâches ; de son côté, Orangé pensa que les habitants d’Amérie étaient de caractère doux, subtil, serviable, tandis que ceux de Volcanie montraient un tempérament brutal, arrogant et matérialistes.

Les vers, eux, indifférents aux troubles qu’ils avaient pu causer, décidèrent, en bons empiristes qu’ils étaient, de vérifier leurs hypothèses.

Ils s’organisèrent de sorte qu’aucun bout de racine ne put leur échapper, balisèrent les tracés respectifs rouges et orangés ; ils décidèrent de descendre le cours de la moindre radicelle pour découvrir de quel terreau chaque arbre tirait sa sève.

Le nombre impressionnant de collaborateurs que nécessitait l’opération ne constitua pas un obstacle à leur détermination : depuis toujours, les vers avaient recours à de faciles clonages en se scindant en morceaux.

Des années et des années furent nécessaires pour mener à bien leur prospective pérégrination tant les foisonnantes ramifications radiculaires s’ancraient au plus profond du sol.

Á leur stupéfaction, ils se rendirent compte que, loin d’opter une fois pour toutes pour une orientation privilégiée, les racines des deux espèces se croisaient, faisaient des boucles, parfois même cheminaient solidement accolées.

Il fallut se rendre à l’évidence : dans les veines des deux flamboyants, se mêlaient sans contrainte la sève de Volcanie et la sève d’Amérie.

Les vers étaient des savants foncièrement honnêtes. Le temps de rédiger de brillantes thèses et de publier de volumineux mémoires, ils remontèrent à la surface et allèrent aussitôt porter la bonne nouvelle aux deux frères ennemis.

Il était bien tard

Là-haut, les querelles avaient continué de plus belle même après que les perroquets inconstants eurent porté ailleurs leurs néfastes discours. Les deux arbres s’étaient, pour ainsi dire, tournés le dos en axant délibérément leurs nouvelles pousses dans des directions contraires ; ils s’étaient desséchés, confinés dans l’acrimonie et l’aigreur jusqu’à se rendre stériles pour éviter que leur race si pure n’aille s’abâtardir au contact de l’autre.

Le miraculeux message des êtres du dessous les trouva affaiblis, n’ayant plus que la force de pleurer les jours heureux de leur entente, ces heures au goût de paradis qu’ils avaient si sottement gâchées.

Un providentiel ouragan qui soufflait par là, les fit se pencher l’un vers l’autre et c’est dans cette ultime étreinte qu’ils s’éteignirent dans la sérénité retrouvée.

Un petit tec-tec de rien du tout, s’égarant près de ce mausolée fossilisé, ramassa dans son bec deux minuscules graines, les rejetons de Rouge et d’Orangé du temps de leur splendeur ; il les transporta jusqu’à mon jardin et, des deux semences siamoises, jaillit une plante unique.

Mon flamboyant se fait remarquer au mois de Décembre par le camaïeu grenat et mandarine de ses corolles et c’est l’alizé, bruissant dans son feuillage ajouré qui m’a conté, de ses origines, la pathétique et douloureuse histoire.

 

(extrait de "Lambrequins et vieux bardeaux", Monique Merabet)

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