LE SECRET (VIII)

Publié le par Monique MERABET


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(image Flickr)

LA PERLE

(Anick BAULARD)

 

            Et voilà, c'était la catastrophe ! Elle n'y couperait pas d'une engueulade, demain matin. Et tout ça à cause de ce chat stupide qui l'avait fait s'étaler de tout son long dans le couloir des chambres.

            Elle avait pris beaucoup de précautions, pourtant : la clé avait tourné sans aucun bruit dans la serrure, elle avait ôté ses chaussures pour gravir l'escalier et, même dans le noir, elle avait réussi à ne pas faire grincer la sixième et la onzième marche. Elle était presque parvenue à sa chambre quand le chat avait surgi, se précipitant dans ses jambes en quête d'une caresse. Le bruit de sa chute n'avait sûrement pas manqué de réveiller son père, et le cadran lumineux de la pendulette indiquant une heure du matin suffisait à dénoncer sa faute, implacablement.

            Elle avait été autorisée à rentrer à "onze heures, dernier délai. Ce n'est déjà pas si mal pour une fille de seize ans !". Elle avait eu beau protester, argumentant que personne ne serait disposé à quitter la fête d'anniversaire aussi tôt afin de la raccompagner, c'était peine perdue : "C'est ça ou rien !". Elle n'avait donc plus rien dit, sachant que son père ne revenait jamais sur ses décisions.

            Elle avait l'habitude : ses souvenirs d'enfance étaient jalonnés de ces sentences prononcées d'un ton cassant, de ces remontrances perpétuelles pour la moindre peccadille. "Mauvaise graine" était sans doute la dénomination qu'elle avait entendue de la bouche de son père bien plus souvent que son prénom. Comme elle l'avait détesté, comme elle lui en voulait encore… même si, avec le temps, elle avait appris à l'ignorer, à feindre l'obéissance pour avoir la paix.

            C'était pourtant ce que l'on appelait "un brave homme", un ouvrier besogneux dont la seule ambition était que sa famille "ne manque de rien". Pourquoi donc était-il si brutal avec elle, sa fille unique ? Elle avait passé toute son enfance à se demander ce qu'elle avait bien pu faire de mal, sans jamais trouver de réponse. Certes, il ne l'avait jamais battue, mais sitôt qu'elle se montrait un peu "hors normes", qu'elle riait trop fort ou arborait quelque colifichet, les scènes commençaient. Elle se souvenait tout particulièrement, avec un pincement au cœur, du jour où elle avait rapporté de l'école un petit tableau qu'elle avait peint pendant la leçon de dessin ; l'herbe y était bleue et le ciel d'un rouge profond. La maîtresse l'avait chaudement complimentée, et c'est très fière qu'elle avait montré son chef-d'œuvre à son père, sûre que, cette fois, elle allait lui faire plaisir. Ah ! la colère incompréhensible qu'il avait piquée ce soir-là ! " Un ciel rouge, de l'herbe bleue, mais tu es devenue folle, ma pauvre fille ! Et tu te prends pour une artiste, sans doute, pour Picasso, peut-être, pour un de ces traîne-misère, de ces bons à rien ! Ces fantaisies-là, ce n'est pas pour les honnêtes ouvriers comme nous !" Le cadre avait fini à la poubelle, elle, en larmes, dans sa chambre, son refuge.

            Cette chambre avait été longtemps commune à ses parents et à elle, avant qu'ils ne déménagent dans la pièce d'en face, plus vaste et plus claire, rendue vacante par le décès de l'aïeul. Elle avait sauté de joie le jour où elle avait disposé de l'espace pour elle toute seule. Avec l'aide de sa mère, elle l'avait aménagée à son goût, punaisant des posters qui avaient évolué avec l'âge, de Disney à David Bowie. Son père n'entrait jamais dans son domaine. Heureusement ! Qu'aurait-il dit de ces "faces de singes", comme il appelait les artistes qui ornaient aujourd'hui ses murs ?


(image flickr)

Eh bien tant pis, elle paierait cher, demain, sa rentrée tardive, mais elle se dit qu'au fond, elle n'aurait que ce qu'elle méritait, sans doute. Elle entra dans sa chambre et commença à se déshabiller. C'est en ôtant son pull d'un geste rageur que se produisit la deuxième catastrophe : elle tira du même coup sur le collier de perles emprunté, en cachette, au coffret à bijoux de sa mère, un collier un peu désuet, pas du tout de son âge, mais qui "faisait bien" sur le noir du pull. Le fil se rompit et une grêle de perles tomba sur le parquet, rebondissant et finissant par rouler en tous sens, s'éparpillant sur le sol de la chambre.

            Allons bon, c'était le bouquet ! Qu'allait-elle faire, qu'allait-elle dire à sa mère ? Allait-elle se faire une ennemie d'elle aussi ? Ce n'est pas que l'entente mère-fille ait été idyllique : entre elles, point de connivence, juste une cohabitation pacifique et silencieuse ; jamais sa mère n'avait réagi lorsque son père criait après elle, jamais elle n'avait pris sa défense. Elle se contentait de courber le dos sous l'orage, de rentrer la tête dans les épaules et de regarder sa fille d'un air malheureux, presque coupable. Elle n'éprouvait pour sa mère qu'une sorte d'indifférence légèrement teintée de mépris ; du moins n'y avait-il pas d'agressivité dans leurs rapports, c'était déjà ça ! Alors, ce collier cassé… Elle se mit à quatre pattes, à la recherche des perles tombées, tout en essayant d'imaginer une stratégie pour retarder l'inévitable : l'aveu de l'emprunt.

            Elle croyait les avoir toutes ramassées, ces perles, lorsqu'elle en aperçut une qui avait roulé sous son bureau et s'était à demi coincée entre la plinthe et le pied du meuble. Elle voulut la dégager, mais ne réussit qu'à l'enfoncer un peu plus dans la fissure minuscule. Elle saisit un coupe-papier et le glissa sous la plinthe. Mais à sa grande surprise, la plinthe se dégagea brusquement de son logement, découvrant une cavité assez profonde : une cachette ! Toute excitée, elle récupéra la perle puis se mit à explorer le trou béant.

            Elle ne contenait presque rien, cette cachette, juste trois lettres retenues par un élastique qui avait jauni et séché. Mais le papier, lui, n'avait pas souffert et l'écriture était bien lisible, une écriture au stylo bleu, soignée, un peu maniérée, même, lui sembla-t-il. Elle alla tout de suite à la signature : "Paul", puis au début de la page : "Mon amour". Ah, quelle aubaine, des lettres d'amour ! Et découvertes de façon si romantique ! Elle en avait oublié tous les soucis à venir ; elle se mit à lire, éperdument…

            Ce Paul, qui pouvait-il être ? Et à qui écrivait-il ? La première lettre était une déclaration d'amour enflammée dont la lecture la fit un peu rougir et provoqua chez elle un curieux malaise : "Je te serre dans mes bras et je t'embrasse comme tu aimes", "Demain je quitte la galerie à 16 heures. Viens me rejoindre, je te veux toute à moi", "Nous aurons un long moment à nous avant qu'il ne rentre". Manifestement, la lettre s'adressait à une femme mariée, et ce Paul était sûrement un artiste puisqu'il parlait de "galerie". Elle se saisit de la deuxième lettre et lut : "Comment te dire mon bonheur ? Cet enfant que tu attends, il est mien, n'est-ce pas ? ", "Tu n'as plus le choix, maintenant, tu dois le quitter !". L'histoire devenait palpitante. Qu'allait faire cette femme infidèle ? Elle espérait que la troisième lettre lui donnerait la réponse. Et elle lut, en effet : "Je ne peux que respecter ton choix, même s'il me déchire", "Sache cependant que si tu changes d'avis, je serai là pour toi et pour cette petite fille qui est mienne, malgré tout", "Adieu ma Béatrice. Ton Paul".

            Le coup fut rude : Béatrice, c'était le prénom de sa mère… Alors elle reprit les lettres et se mit à en rechercher les dates. Le doute n'était plus permis, la petite fille, c'était elle. Et soudain tout lui parut si limpide, ce père qui ne l'aimait pas, elle, la "mauvaise graine",  elle comprenait bien pourquoi, désormais, et les airs contrits de sa mère… En elle se soulevaient des orages contradictoires : Elle était tellement soulagée de n'être coupable de rien, mais en même temps, et en quelques secondes, elle était devenue une "bâtarde". Elle se prenait de pitié pour cet homme qui l'avait tout de même acceptée comme sienne, et se sentait pleine de mépris pour sa mère qui n'avait pas été capable d'aller jusqu'au bout de son amour. Elle, la petite fille, payait depuis seize ans une faute qui n'était pas la sienne. Et son père, le vrai, ce Paul, qui était-il ? Elle était remplie de colère à la pensée qu'il l'avait abandonnée, condamnée à un destin médiocre, alors qu'elle sentait qu'elle était faite pour une autre vie, qu'elle tenait de lui, elle en était sûre, des dons artistiques qu'elle ne pourrait jamais cultiver. Elle s'assit au bord de son lit. Elle sanglotait, maintenant. Quel gâchis ! Que n'eût-elle donné pour revenir en arrière, pour n'avoir pas trouvé la cachette, pas découvert le secret. Jamais plus elle ne pourrait vivre comme avant, jamais plus elle ne pourrait regarder sa mère et son "père" en face.

            Et soudain elle sut : elle allait retrouver Paul ; il disait, dans sa lettre, qu'il serait toujours là pour elle, eh bien elle le prendrait au mot, elle jugerait sur place s'il était l'amoureux lâche qu'elle s'imaginait, ou , au contraire, l'amant plein d'abnégation qui n'avait pas voulu aller contre la volonté de sa mère. Sans plus réfléchir, elle fourra quelques vêtements dans un sac à dos, y joignit les lettres, dévala l'escalier et sortit de la maison.

            Et la nuit la happa.

Publié dans LE SECRET

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P
Anick,Les mots de ta nouvelle se sont répandus sur mon coeur comme les perles du collier de ton héroïne... Quelle finesse dans tes descriptions! J'ai entendu sous ta plume grincer les planches d'un escalier de ma maison d'enfance qui se faisaient entendre, elles aussi, à des moments que l'on souhaitait secrets...Et comme tes idéees collent bien à l'entonnoir du suspens pour faire éclater le secret juste au passage qu'il faut. Merci pour ces plaisirs délicats que nous offre ton écriture. Amitiés d'Huguette
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C
merci à Annick pour ce texte émouvant ...les trésors devraient être mieux camouflés par leurs détenteurs, mais le rêve involontaire n'est-il pas qu'ils soient découverts.Claude
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M
Bravo Anick! Tu nous donnes là un texte bien émouvant le suspense est habilement présenté. Merci.
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B
Les secrets de famille sont souvent durs à accepter.Très beau texte tout en finesse et émouvant!
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