Abeilles (10)

Publié le par Monique MERABET

ophrys-abeille.jpg

                                                                (Photo Jacques BAULARD)

 

Une légende botanique

(Anick BAULARD)

 

            Elle n’avait jamais eu de chance, la petite abeille. A peine avait-elle éclos que la guigne avait commencé. Elle s’était retrouvée dans une alvéole reculée, loin du cœur de la ruche, et le miel apporté par les nourrices n’arrivait pas toujours jusque là. Et même s’il y parvenait, ses colocataires, deux abeilles bien plus grosses qu’elle, se le partageaient sans vergogne, et la nourriture lui passait sous le nez ! Ainsi, elle était restée chétive, timide, et lorsqu’il avait fallu quitter l’abri de la ruche pour aller butiner à son tour, l’aventure avait tourné au cauchemar !

         Il était pourtant bien tentant, le pré fleuri à flanc de colline où se trouvait le pollen qu’elle devait rapporter chaque soir, campanules et orchidées y côtoyaient quantité d’autres espèces florales et diverses graminées bruissant au vent de l’été. Mais à chaque fois que, prenant son courage à deux pattes, elle s’élançait vers une fleur épanouie, elle s’apercevait que la place était déjà occupée par une de ses consœurs plus rapide, plus entreprenante… et elle passait encore à côté. Lorsqu’elle rentrait bredouille, ce n’étaient à son encontre que moqueries, quolibets, et, rouge de honte, elle rejoignait son alvéole.

Elle rêvait, oh oui, elle rêvait ! Pourquoi ne pourrait-elle pas, comme les autres, voleter, bourdonner, autour de l’objet de son désir, charmer la fleur convoitée par de gracieux battements d’ailes, pour finalement aller se poser sur son cœur et butiner tout son saoul ? Pourquoi ne pourrait-elle pas, elle aussi, vivre une belle histoire d’amour ? Une chose, pourtant, la chagrinait dans les mœurs de ses congénères, c’était leur inconstance : elles passaient d’une fleur à l’autre, abandonnant l’orchis vanille pour la parisette à quatre feuilles, l’ancolie violette pour le sainfoin poilu… Il lui semblait qu’elles étaient bien « légères », ces demoiselles ; ce n’était pas du tout ainsi qu’elle imaginait une grande passion ! Elle, elle resterait fidèle à la fleur qu’elle aurait élue… et qui l’aurait acceptée, bien sûr. Hélas, le rêve semblait bien inaccessible.

Un jour, pourtant, tandis qu’elle avait encore une fois tenté l’aventure, en vain, elle décida de se reposer à l’ombre d’un roncier. A quoi bon dépenser son énergie pour rien ? C’est alors qu’elle l’aperçut, une fleur un peu chétive, un peu penchée, comme se cachant du soleil ardent de juin. Elle ne payait vraiment pas de mine, courte sur tige, éployant timidement trois pétales d’un rose chair, un peu délavé. Pourtant notre petite abeille en tomba subitement « raide dingue amoureuse », le coup de foudre ! Il faut croire que ce fut réciproque car la fleur se laissa bientôt approcher, caresser, et l’on fit connaissance. La fleur, prénommée Ophrys, expliqua à notre abeille qu’elle faisait partie de la noble famille des orchidées, mais que la malchance l’ayant fait naître dans une zone ombreuse, elle n’avait pas bien grandi, son cœur ne s’était guère développé, elle vivait donc très solitaire, dédaignée par tout le monde. La similitude de leurs deux histoires les rapprocha encore, et chaque jour, désormais, la petite abeille rendit visite à l’orchidée, mais le soir, quand il fallait rentrer à la ruche, c’était, pour tous les deux,  un véritable arrachement.

Par bonheur, Elora veillait,  une fée,  une petite fée des prairies, à la robe arc-en-ciel et aux ailes diaphanes de libellule, Elle avait observé le manège des amoureux et, très émue par leur détresse, elle décida de les aider un peu ! Comme notre abeille s’approchait d’Ophrys jusqu’à la frôler, elle leva sa baguette magique et prononça quelques mots mystérieux…. Et l’abeille délicatement posée sur le cœur de l’orchidée y demeura fixée, pour l’éternité.

 

Ainsi, grâce à l’éternelle magie de l’amour et au « coup de pouce » attendri d’une petite fée mutine, naquit l’Ophrys-abeille, l’une des plus curieuses de la famille des orchidées.

 

Anick Baulard

           

Publié dans ABEILLES

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B
<br /> <br /> Moi aussi je crois aux fées.Bonne journée!<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Merci Anick our cette magnifique histoire.<br /> <br /> <br /> J'Y CROIS!<br /> <br /> <br /> <br />
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