Abeilles (14)

Publié le par Monique MERABET

Un jour, deux fois béni…

(Huguette PAYET)

 

Toute son enfance Maxime avait vécu en symbiose avec ses adorables abeilles…

 Celles qui vivaient chez ses parents, sans ruches sophistiquées ni réglementées, tout simplement dans quelques bombardes, lui faisaient une  confiance aveugle, et lui de son côté, attribuait aux plus remarquables d’entre elles, des surnoms tels que‘’Traîne-la-patte’’,’’La belle élégante ‘’,’’La musicienne’’,’’ La danseuse indienne’’, tellement il les connaissait bien…

 Elles et lui s’étaient apprivoisés au fil du temps qui passait…Une passion réciproque était née entre eux.

 Elles se posaient avec tendresse sur ses bras frottés à la citronnelle, se gardant bien de les piquer, juste pour le plaisir de trottiner entre leurs duvets roux…Il n’était pas oublieux en retour  de prévoir pour elles en cas de pénurie, du sirop de sucre de canne en abondance, et même une assiette remplie d’eau aux jours les plus chauds de l’été austral, comme le lui avait appris son père. Les voir s’en aller ou mourir eût été trop insupportable à Maxime. Du bout d’une grande baguette en bambou ne le voyait-on pas d’ailleurs, de temps à autre, faire fuir  quelque endormi camouflé dans le feuillage, à l’endroit  de l’entrée de l’une ou l’autre des  bombardes, la langue prête à  engluer puis  avaler ses  captives… ou  encore quelque oiseau, volant trop près des bombardes, le bec ouvert pour se nourrir et d’elles et du pollen dont elles étaient chargées ?

 Quelqu’un cherchait-il l’adolescent… sa  mère  lui disait alors d’aller dans le fond de la cour. Là où vivaient ses chères abeilles, Maxime y était de toute évidence…Il avait déclaré à ses parents, qu’à la   sortie de  sa classe de fin d’études, il voulait’’ travaye èk bann zabèye’’ c'est-à-dire être apiculteur. Ses parents ne l’avaient non seulement pas contré mais  même encouragé, pensant qu’il en avait bien le profil.

‘’On t’aidera’’, lui avaient-ils répondu… et bientôt un village de ruches vint remplacer les premières bombardes. Quand venait la saison des miellées, c’est sûr que Maxime était très heureux d’aller vendre ses bocaux pleins jusqu’à ras-bord d’un miel doré, onctueux à souhait,  qui par son seul aspect prouvait qu’il n’avait pas été frelaté  par quelque ajout de sucre ou d’eau.  Les connaisseurs d’ailleurs ne s’y trompaient pas et se pressaient pour lui en acheter.

-’’Sad i vë goute in morso dgof mièl péi, i pë!  Aprésa,  zot toute i voudra ashté’’. Et il disait vrai, Maxime. C’est bien pour ce résultat, qu’il transportait ses abeilles adorées vers des fragrances nouvelles qui donnaient à leur miel selon les saisons, le goût de l’acacia, du letchi et celui particulièrement prisé du longani, sans oublier celui poivré des baies roses. Comme les bergers avec leurs troupeaux de moutons, il pratiquait de nuit avec son père  la transhumance, se sentant  bien en plein cœur de la nature, à regarder le ciel, à écouter le bruit du vent dans les branches  des arbres fruitiers en fleurs que butineraient avec frénésie les belles demoiselles, dès le lendemain, quand ils seraient partis… Moitié poète, moitié sauvageon, un tantinet contemplatif à ses heures : tel était Maxime.

Chez lui, voir travailler les abeilles du matin au soir, était un perpétuel sujet de contemplation. Et l’organisation  exemplaire des ruches le laissait toujours émerveillé. Il avait remarqué entre autres que parmi les abeilles, celles qui n’étaient pas productives pour une raison quelconque étaient éliminées d’office par la colonie dont il était persuadé d’une sorte de sagesse intrinsèque que n’avaient pas toujours les humains eux-mêmes...

’’Bann la i done anou leson. Nad kouraj zot!… Minm kan lo tan lé mossade, zot I krash pa sü travaye...’’

Ce que Maxime préférait par-dessus tout dans leurs mœurs, était de loin leur danse à la mi-journée, un grand ballet que chaque jour elles donnaient avec légèreté au dessus de leur habitacle pour indiquer aux autres abeilles la direction et la distance des fleurs à butiner. Pas besoin d’autres insectes pour votre accompagnement musical, quand  la nature vous a doté d’un bourdonnement généreux : elles dansaient au chant de leur propre musique…Et plus elles dansaient, plus la subtile chorégraphie en cercles et en ellipses, inscrite depuis la nuit des temps dans leur génome, ne cessait d’envoûter Maxime. ‘’Je vous salue, abeilles pleines de grâce’’ se surprenait-il à  chuchoter – intérieurement, comme il se doit - s’il ne voulait pas  se faire traiter  d’iconoclaste par son amour de grand-mère et par sa mère pour lesquelles il avait grand respect …

Et puis, comme c’est souvent le cas dans les histoires de vie, il rencontra un beau jour une abeille de charme comme il n’en avait jamais vu dans les ruches…

Chaque lettre de son prénom dans le désordre formait le mot ‘’ABEILLES ’’ ! Elle s’appelait en effet  ISABELLE  et chaque baiser volé à sa bouche était plus doux qu’aucun autre miel, pas même celui du longani…Isabelle semblait être celle que Maxime attendait depuis longtemps pour un accompagnement dont il rêvait. Fonder une famille et sa propre entreprise apicole étaient en effet ses souhaits les plus chers maintenant qu’il était devenu un jeune homme.  L’heure n’était pas encore venue d’en souffler mot à la Belle. Il fallait d’abord faire connaissance. Mais ce Dimanche là, Maxime se fit beau, avec au cou sa petite abeille en or que ses parents lui avait offerte pour sa majorité, et,  le cœur battant,  il brûlait de dire enfin ses projets secrets à  la femme de son cœur…

Fonder une famille pour y élever des enfants désirés : elle aussi aspirait à ce premier souhait. Avec Maxime qu’elle trouvait généreux, plein de simplicité et travailleur, celai plaisait bien à Isabelle. Mais quand il lui énonça son second souhait, l’ovale du visage de sa Bien-aimée blêmit d’un coup, et ses yeux de biche se remplirent d’épouvante. Ses oreilles réagissaient toujours au quart de tour dès que les mots ‘’ abeille, apiculteur, apicole, apiphobe’’ arrivaient à ses tympans.

-’’ Non, ce n’est pas vrai…Pas cela !’’, sanglota t- elle aussitôt sans pouvoir se retenir. La voir se mettre dans un tel état brisa le cœur de Maxime qui commençait à comprendre que sa belle Isabelle, en dépit de son prénom, n’avait pas beaucoup d’affinités avec les abeilles, qui, pour lui, étaient toute sa vie. Quel choc…

 

Dix ans déjà se sont écoulés depuis et aujourd’hui est un jour deux fois béni :

 Maxime en effet déménage ses ruches, restées chez son père depuis son mariage avec Isabelle. A la nuit tombée, après les avoir chargées dans sa camionnette, il les installe enfin chez eux. La reine Isabelle, sereine en son rucher coquet et en son jardin d’Eden aux mille fleurs odorantes, fruits de  leur travail à tous les deux, regarde, aidée de sa torche, les ruches s’aligner au fond de leur propriété. Si cela est enfin possible, c’est par ce que Maxime, avec douceur,  patience et beaucoup d’amour a su vaincre la peur maladive qu’Isabelle avait pour ces insectes par lesquels elle fut piquée quand elle était enfant. A un tel point qu’elle accepte aujourd’hui en toute confiance que son thérapeute d’amoureux place avec précaution à ses articulations douloureuses, une à une, des abeilles qui en la piquant la guérissent peu à peu de rhumatismes articulaires aigus, qu’elle traîne depuis l’enfance. La voilà apiphile à présent, vêtue de sa tenue écrue et de son chapeau grillagé au beau milieu de ses ruches avec son mari. Et en pleine santé. Quelle victoire…

Sans doute une petite abeille de chair ne tardera t- elle pas à se développer au creux de son alvéole secrète, pour que se réalise leur tout premier souhait.

 

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P
<br /> <br /> Très profond ton texte, Huguette PAYET. Merci de me rappeller comment l'AMOUR peut nous transformer.<br /> <br /> <br /> Plein de succès à toi.<br /> <br /> <br /> Jean Frantz.<br /> <br /> <br /> <br />
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