Abeilles (4)

Publié le par Monique MERABET

 

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                                                                 (image Flickr)

DÉPARTS...

(Joëlle BRETHES)

 

- T'as vu ça, Marcel ?

L'homme leva la tête de son guide et vit, stupéfait, sa femme bouleversée se hâter vers l'une des trois banquettes qui meublaient la grande pièce. D'autres visiteuses tout aussi émues qu'elle y convergeaient déjà.

- Eh bien ça, alors ! disait au même moment un professeur d'Arts Plastiques en tapotant le bras de sa jeune collègue.

Les ados qu'ils accompagnaient et qui commençaient à trouver le temps long abandonnèrent aussitôt leurs GSM et autres gadgets passionnants, pour se tourner vers les deux adultes pâles et défaits. Ils regardèrent ensuite autour d'eux sans rien voir qui méritât leur attention.

Des scènes semblables se déroulèrent partout dans la pièce et se répétèrent de salle en salle au passage de Gilbert Salins. Elles duraient quelques secondes et s'achevaient sur un auto-rappel de chacun au bon sens et... à la réalité.

- Voir quoi, Élise ? Bien sûr que je vois ces splendeurs. Nous sommes venus pour ça, non ?

- Mais Marcel... Les yeux... Les yeux de la Joconde...

- Quoi, les yeux de la Joconde ? Ils me regardent, ils te regardent, ils regardent chacun des visiteurs, y'a rien d'anormal à ça !

- Mais justement, ils ont...

Élise regarda de nouveau la Joconde et dut convenir que son mari avait raison... Comme durent en convenir tous les autres visiteurs victimes de la même « berlue ».

Ce que tous ces gens avaient cru voir, ils l'avaient pourtant réellement vu.

Chacun sait que, pour des raisons de pure technique picturale, les yeux des portraits semblent se poser sur vous dès que vous les regardez, et qu'ils vous suivent jusqu'à ce que vous vous en désintéressiez. Or, à un certain moment, de façon miraculeuse (ou diabolique !) les yeux de tous ces portraits s'étaient détournés des visiteurs pour suivre Gilbert Salins, le nouveau conservateur du Musée. Et si ces visiteurs avaient eu l'ouïe artistique, ils auraient entendu un bruissement de sympathie : « Bienvenue, Gilbert ! On est contents que tu aies pris la place de cet âne bâté de Marc Leperlier. »

Gilbert, lui, traversait l'espace sur un petit nuage. Sensible à ces témoignages de sympathie, il souriait de toutes ses dents en effleurant d'un oeil affectueux les toiles et les statues.

 

Il est temps de dire que Gilbert avait le talent particulier de communiquer avec les objets et plus particulièrement les oeuvres d'Art. Il les aimait, les comprenait, et elles le lui rendaient bien.

« Impossible », direz-vous. Détrompez-vous, braves gens ! Le prodige avait débuté quelque trente deux ans plus tôt alors que Gilbert avait à peine quinze mois. Ses parents, des fondus d'Art, s'étaient trouvés embarrassés par la défection de leur nounou. Renoncer à l'exposition itinérante sur Greuze ? C'était hors de question !  Que faire dans ce cas du marmot ? sinon l'emmener avec eux. Ébloui,  Gilbert avait gazouillé pendant toute la visite, tendant ses petits bras potelés vers les toiles ou les statuettes. Ébaubis par les réactions du minot, et par ailleurs occupés à consulter leur catalogue, les deux adultes, n'avaient pas remarqué la jubilation fugace, il est vrai, des oeuvres exposées. Les autres amateurs de Greuze non plus !

Bref, Gilbert était devenu un passionné d'oeuvres d'Art. Et voici qu'à trente trois ans il venait d'obtenir le poste convoité de Conservateur du Musée du Louvre.

Sitôt dans les lieux, sans même s'installer dans son logement de fonction, il avait, avec ivresse, parcouru les salles de l'immense Musée pour se « présenter » à ses hôtes.

 

Le jour suivant, alors qu'il passait près d'un David, Gilbert entendit murmurer : « Tu devrais aller vérifier le manteau de l'empereur, le vrai, celui qui se trouve dans la réserve du sous-sol... »

- Le manteau de l'empereur ? Pourquoi ? Quelqu'un l'a dérobé ? abîmé ?

- Va voir par toi-même !

L'objet avait été soigneusement enfermé dans un coffre scellé, et Gilbert se fit violence pour forcer cire et verrou, mais bon... Plusieurs petites voix lui ayant donné ce même conseil sans plus d'explication, il devait en avoir le coeur net. Après tout, il était responsable de tous ces trésors...

- Oh ! fit-il simplement dès qu'il eut soulevé le lourd couvercle du coffre.

Groupées sur l'extrême bord du précieux manteau, des milliers d'abeilles bourdonnaient.

- Qu'est-ce que vous faites là ? s'étrangla presque Gilbert.

- On t'attendait. On attendait notre libération. On avait obéi aux voeux du poète[1], mais on était prisonnières de ce coffre et on n'avait d'ailleurs rien de particulier à faire dehors. Ce n'est plus le cas.

Gilbert ouvrait de grands yeux. On lui demandait ni plus ni moins d'ouvrir grand une fenêtre pour laisser s'envoler la gent butineuse. Comment lui, Gilbert Salins, conservateur, gardien et garant des richesses de ce temple de l'Art, pourrait-il se livrer à une telle vilénie ? Les fenêtres étaient d'ailleurs à double vitrage et scellées pour décourager les amateurs indélicats. Et puis, et puis... il était impossible de créer un précédent car si les abeilles de l'immense tableau de David décidaient elles aussi...

Non ! Elles resteront ! Pour l'ART ! Elles ont accepté ce sacrifice, mais nous, enfermées là-dedans, à quoi servons nous ? Nos consoeurs, sur la Terre sont en train de mourir. Toutes. Nous sommes en quelque sorte la relève. Laisse-nous partir !

 

J'ignore ce que vous auriez fait à la place de Gilbert, mais il n'a pas hésité longtemps. Après les dédales de couloirs et d'escaliers menant à son logement, il a ouvert la seule fenêtre ordinaire du bâtiment... Les abeilles se sont envolées. Dans les différentes salles du musée, tous les visages peints, tous les visages sculptés ont esquissé un sourire. Aucun témoin n'a pu voir ce prodige : il était cinq heures, et Paris s'éveillait à peine...

 

Dans le coffre, désormais, il ne reste plus qu'une loque fanée percée de milliers de trous...



[1]    Victor Hugo: le manteau impérial : « Filles de la lumière, abeilles, /Envolez-vous de ce manteau ! »

Publié dans ABEILLES

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J
<br /> <br /> Merci à Joséphine, Claude, Reinette et X (?) pour les commentaires sympathiques laissés sur mon récit. J'avais été prise d'un doute au moment de le soumettre à la séance de partage de Pat'<br /> Pantin... D'un doute et de la crainte que, n'entendant aucun bourdonnement d'abeilles pendant les qques minutes de ma première page, l'auditoire ne laisse son esprit vagabonder parmi les objets<br /> volants réels et clairement identifiés survolant à ce moment-là le cadre enchanteur dans lequel nous nous trouvions...<br /> Me voici rassurée, merci !<br /> Un très joyeux Noël et une bonne nouvelle année 2011 à Tous !<br /> <br /> <br /> Joëlle<br /> <br /> <br /> <br />
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I
<br /> <br /> On se demandait où le texte nous amènerait.<br /> <br /> <br /> Oui, oui... on l'a suivi et, ... on se laisse prendre.<br /> <br /> <br /> Bel issue. Belle fin. Nous sommes heureux pour les abeilles.<br /> <br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> une histoire très intéressante<br /> <br /> <br /> j'ai eu beaucoup de plaisir à la lire.<br /> <br /> <br /> bonsoir<br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Je suppose que toute évocation avec des evènements actuels est à bannir bien que ce soit tentant! en tous cas l'histoire ne manque ni de piquant ni d'originalité.<br /> <br /> <br /> bises. Claude<br /> <br /> <br /> <br />
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J
<br /> <br /> Texte intéressant !<br /> <br /> <br /> Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />
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