Fruit défendu

Publié le par Monique MERABET

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LE DIT DU FRUIT DÉLICIEUX

 

 

 

Feuille repliée -

tu as vu que je ressemble

à un agame ?

 

Les yeux écarquillés, la bouche arrondie en un « Oh ! » de surprise, elle est restée en arrêt devant la merveille que je suis à ses yeux.

Et puis, elle a couru chercher son appareil photo et elle est revenue très vite, un peu essoufflée comme si elle craignait que je ne prenne la fuite comme un vrai lézard… Elle a de ces naïvetés parfois !

Bon ! Nous voilà parties pour une séance photos : une en couleur (tu as vu ce vert ?), l’autre en noir et blanc (monochrome ?) pour avoir l’air plus artistique. Á vous de juger.

Et maintenant, je l’imagine, assise devant sa page vierge, en train de se torturer les méninges à torcher un haïsha avec sa petite découverte du matin. Le haïsha, vous connaissez ? Ce truc hybride vachement chiadé, dans lequel on associe une image et un haïku… Elle aime ça, les zanbrokal comme le haïbun réunissant texte en prose et haïku.

Oui mais voilà ! Pour un haïsha, le haïku ne doit pas décrire ce qu’il y a sur la photo, ni la photo illustrer ce que raconte le haïku. Sinon, c’est une redondance à l’état pur, ab-so-lu-ment rédhibitoire dans le domaine haïkiste ou tout n’est que subtilité, que suggestion…

J’en ris déjà ! Combien de lignes insanes va-t-elle écrire ? Combien de boules de brouillons dans la corbeille à papier ? …X 3 lignes, cela en fait des mètres de lignes à l‘encre bleue de son nouveau stylo, celui qui glisse prétendument d’une écriture fluide !

Parce que, c’est couru ! Elle ne va pas y arriver ; elle m’aura toujours, imprimée sur sa rétine, envahissant ses pensées ; elle ne saura pas dissocier l’image des mots.

Elle va écrire : « comme un lézard » et puis gommer. La comparaison c’est pas bon pour le ton d’un haïku et en plus, là, ça le ferme complètement comme si elle mettait une étiquette à un pot de confiture. Pas question de confondre la confiture de mangues avec la confiture de letchis… ni la confiture de fruit délicieux ! Hi ! Hi !Hi !

Maintenant elle se demande s’il ne faudrait pas mentionner « feuille de fruit délicieux » ; elle compte les syllabes : sept ! c’est encourageant mais placer ça en deuxième ligne, ça plombe complètement son haïku.

Autre problème : comment introduire le mot agame ou lézard sans laisser penser qu’il s’agit du vrai lézard, celui qui hante le tronc du vrai manguier ? Et soudain, elle sent qu’il est peut-être là, le « bon » haïsha, le moins mauvais en tout cas avec ce haïku :

 

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Fruit délicieux

au tronc du vieux manguier

l’agame familier

 

Elle réfléchit. Elle biffe la troisième ligne ; ça tourne en rond dans sa tête : ne pas mentionner le lézard (le vrai, le faux, elle ne sait plus trop…) puisque la feuille repliée a cette forme.

Et soudain, là ! cette idée de mutant lui traverse l’esprit. Sans doute pense-t-elle aux dinosaures qu’une amie blogueuse a glissés avec élégance sous une photo de fougères.

Mutante ! Elle veut me faire passer pour une mutante ! Une horreur végétalo-animale tout droit issue de ces ouvrages de fantasy qu’elle aime tant.

Au secours ! Arrêtez-là par pitié ! Je ne suis pas une chimère, moi ! Je ne suis qu’une honnête feuille de monstera deliciosa, une entité botanique bien répertoriée, tout à fait apte à inspirer un honnête haïku cinq-sept-cinq, kiregi et kigo… et sakura ?

Si elle ne sait pas quoi écrire, pourquoi s’acharne-t-elle sur moi ? Elle n’a qu’à retourner à ses oiseaux. Eux, ils se fichent pas mal de ses ratés ! Elle les gave de riz…

 

(Monique MERABET, 16 Mai 2013)

 

 

Publié dans Haïbuns

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Mariposa 06/06/2013 01:29


Merci pour ce délicieux moment de rire à la minuit (ici) entre l'agame, le manguier, le monstera deliciosa !

Monique MERABET 06/06/2013 18:45



Heureuse d'avoir partagé cela avec toi.



Monika 23/05/2013 19:33


Hey !


Tu t'es bien tirée d'affaire !! J'ai lu ton haïshabun /haïbunsha/shabunhaï avec grand intérêt. Il m'a, dès le départ, fait sourire (ton astuce de donner la parole à la feuille de la
monster-plante, son ton irrévérencieux et cette touche d'autodérision qui en résulte... bravo !). Et tu as réussi à y inclure, mine de rien, des "principes" d'écriture des genres littéraire en
question. Pas mal !;-))

Monique MERABET 24/05/2013 19:28



Merci Monika!Enfin, c'est plutôt la feuille enroulée qui doit te remercier de tes compliments!


Merci aussi pour tes néologismes. J'aime beaucoup haishabun



claude Guillon-Labetoulle 20/05/2013 21:02


Belle idée de joindre une photo noir & blanc à la photo couleur. Cela rend l'ensemble encore plus percutant! je ne regarderai plus jamais mon pied de fruit délicieux du même oeil.


claude

Monique MERABET 21/05/2013 12:52



Merci de ta visite à "mon" fruit délicieux.



Marcel 17/05/2013 08:17


+


tortueux


son esprit est tortueux


comme mon corps


+


(smile obligatoire)

Monique MERABET 17/05/2013 13:43



Là, c'est le point de vue de l'agame! Merci pour lui.



Marcel 16/05/2013 14:42


Cet écrit est "tout bon" ! J'adore.

Monique MERABET 17/05/2013 13:42



Merci infiniment, Marcel! Je transmettrai les compliments à la liane de fruit délicieux...