LAMBREQUINS ET VIEUX BARDEAUX (33)

Publié le par Monique MERABET

Flamb

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   LES DEUX FLAMBOYANTS 2

 

 

 

 

 

 

 

 

Maryline, qui prenait des cours de diction – toujours en prévision de son accession à la royauté de Miss – se trouva toute désignée pour dire le texte qui se révéla être un conte :

 

LES DEUX FLAMBOYANTS

 

L’île, encore vierge, resplendissait d’un éclat émeraude ; barbu, chevelu, le végétal s’épanouissait sans partage en un moussu festival.

Deux flamboyants avaient ainsi pris racine à quelques empaumures l’un de l’autre et, se reconnaissant frères, vivaient dans une affectueuse harmonie. Leurs légers feuillages de guipure se chuchotaient des mots-caresses que les doux alizés faisaient ricocher de branche en branche. Et, comme symbole de leur mutuelle inclination, leurs ramures s’étaient jointes en de gracieux entrelacs.

Lorsque vint l’époque de la première floraison, ils découvrirent que leurs corolles ambrées ne brillaient pas tout à fait du même feu : les unes, d’un radieux écarlate, évoquaient la lave en fusion ; les autres, d’un orange éclatant, reflétaient le lumineux soleil qui les dorait sans réserve.

La première surprise passée, ils s’émerveillèrent de leurs différences et se firent maint compliment sur les nuances de leurs hyacinthes parures. D’un tempérament enjoué et rieur, tout événement leur était prétexte à des fêtes et à des rires ; par exemple, ils avaient inventé ue sorte de jeu d’adresse qui consistait à éjecter les pétales rouges de façon qu’ils recouvrent les pétales orange et vice versa ; ils y parvenaient assez souvent grâce à la complicité du vent et cela les faisaient se trémousser d’aise et d’excitation. Parfois aussi, le hasard s’en mêlant, ils confectionnaient d’audacieux panachés qui donnaient à leurs inflorescences des allures de somptueux patchworks.

Autour d’eux flottait une aura de paix et de bonheur dont profitait tout le voisinage. Nulle part sur terre l’herbe n’était aussi verte, les fleurettes aussi colorées et parfumées. Dans ce jardin d’Eden, les dieux étaient sans nul doute venus s’installer pour des vacances enchanteresses.

Naturellement aussi, les effluves de ce petit paradis attiraient une multitude d’oiseaux multicolores qui l’égayaient d’un ramage de mélodieux arpèges..

Hélas ! Il suffit parfois d’un grain de sable pour enrayer le cours du destin. Un jour, une bande de  perroquets de l’espèce « matilda zizania » s’abattit sur ce coin de terre.

C’étaient des oiseaux vindicatifs et malfaisants qui passaient leur vie à divulguer médisances et calomnies et qui s’étaient fait expulser de chacun des territoires qu’ils avaient essayé de coloniser.

Ils jugèrent bien vite que cette atmosphère de concorde ne leur était guère favorable et ils entreprirent sans tarder leur vile besogne, jacassant à tue-tête.

Bientôt, on n’entendit plus qu’eux ; les oiseaux coutumiers furent chassés de leurs branches résidentielles devenues inhospitalières ; les petites fleurs, lassées du vacarme incessant, s’empressèrent d’expédier leurs graines sous des ombrages plus cléments ; quant aux dieux, allergiques au tohu-bohu, ils déménagèrent sans ambages pour des olympes plus tranquilles.

Les tendres arbrisseaux qui avaient toujours baigné dans un cocon de ouateuse fraternité, ainsi privés de leur bienveillant entourage, ne furent pas de force à résister aux briseurs de rêves et ils se laissèrent engluer dans la filandre de la discorde.

Á ce point de notre histoire, il convient d’ailleurs de les distinguer nettement l’un de l’autre : nommons-les « Rouge » et « Orangé » pour simplifier.

Les perroquets s’étaient répartis en deux camps et occupaient respectivement les frondaisons de Rouge et d’Orangé ; distillant mot à mot leur philtre de haine, ils s’employèrent à dresser les deux anciens amis l’un contre l’autre et les incitèrent à ressentir leur différence comme dissonance plutôt que comme complémentarité.

Á Rouge, ils vantèrent tant et tant son vermillon si pur que Rouge en vint à considérer Orangé comme u hybride de teinte inférieure. Ils suggérèrent à Orangé que si ses fleurs se portaient plus pâles que celles de son concurrent, c’est que Rouge lui faisait de l’ombre et Orangé connut l’amertume du terme « asservissement ».

Rouge et Orangé finirent par se sentir dissemblables, étrangers, antagonistes.

La beauté de l’Eden d’antan se fissura de lézardes scarificatrices. Á la place des caressants propos de jadis, on n’entendit plus qu’invectives et injures. Les deux arbres, perdant toute raison, tentèrent même de désenlacer leurs branches jumelées. Cet arrachement se solda par de multiples cassures et les ramilles brisées leur donnèrent l’aspect couturé d’anciens combattants rescapés de rudes batailles.

Un vieux chiendent essaya en vain de les raisonner :

- Mes enfants, pourquoi ces chamailleries inutiles ? N’écoutez pas ces oiseaux de mauvais augure. Acceptez vous tels que votre Père aux mille couleurs vous a créés, pour ce que vous êtes et non pour ce que vous paraissez. Échangez votre pollen ; vous créerez alors une lignée d’arbres-joyaux où or et rubis se marieront et chatoieront à l’infini.

Ces sages paroles se perdirent dans le tintamarre des disputes. D’ailleurs, qui se souciait des radotages d’une touffe d’herbe insignifiante ?

Publié dans LIRE

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M
<br /> Mise en abyme avec un conte dans le conte !!! Ton feuilleton estilval devient vertigineux ! Mais quel joli début d'histoire sur la tolérance et le métissage à travers les feux de ces flamboyants.<br />
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M
<br /> <br /> Bonsoir Patricia<br /> <br /> <br /> Une des grandes richesses de la Réunion, c'est justement ces métissages réussis qui nous ermettent peut-être de vivre mieux ensemble. Même si rien n'est parfait et que la tentation de l'exclusion<br /> est toujours là.<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> intéressant ! On dirait que le chiendent s'est permis un avis suite aux commentaires à mon billet d'hier sur mon blogue à moi, en incitant les deux flamboyant à ressentir leur différence comme<br /> complémentarité et enrichissement plutôt que comme dissonance... !<br /> <br /> <br /> À cette touffe d'herbe, un merci sincère ! <br />
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M
<br /> <br /> Ah! La sagesse du chiendent... Je l'apprécie moi aussi<br /> <br /> <br /> <br />