LAMBREQUINS ET VIEUX BARDEAUX (34)

Publié le par Monique MERABET

LES DEUX FLAMBOYANTS 3

 

Les vers de terre qui pullulaient en ce lieu eurent vent de ce qui se passait au Royaume d’En-haut et, en scientifiques avertis, se chargèrent d’expliquer objectivement à Rouge et à Orangé les raisons de leurs dissemblances. Avec minutie, ils observèrent, disséquèrent, analysèrent les pétales, les étamines, les feuilles et même l’écorce des deux végétaux. Ils avancèrent alors l’idée que, pour obtenir un tel carmin, les racines de Rouge plongeaient certainement jusqu’au pays de Volcanie où les pierres de feu donnaient à la terre sa coloration sombre. Avec la même logique, ils laissèrent entendre que la lumière d’Orangé venait d’Amérie, un terroir où la terre est fine et légère, d’une blondeur extraordinaire.

Les volatiles haineux se saisirent de ces théories pour apporter du vitriol au moulin du Diable et colportèrent (ou plutôt inventèrent) des récits légendaires prétendument venus de ces virtuelles contrées.

Rouge fut alors convaincu que les volcaniens étaient francs, honnêtes, courageux, alors que les Amériens se révélaient menteurs, voleurs et lâches ; de son côté, Orangé pensa que les habitants d’Amérie étaient de caractère doux, subtil, serviable, tandis que ceux de Volcanie montraient un tempérament brutal, arrogant et matérialistes.

Les vers, eux, indifférents aux troubles qu’ils avaient pu causer, décidèrent, en bons empiristes qu’ils étaient, de vérifier leurs hypothèses.

Ils s’organisèrent de sorte qu’aucun bout de racine ne put leur échapper, balisèrent les tracés respectifs rouges et orangés ; ils décidèrent de descendre le cours de la moindre radicelle pour découvrir de quel terreau chaque arbre tirait sa sève.

Le nombre impressionnant de collaborateurs que nécessitait l’opération ne constitua pas un obstacle à leur détermination : depuis toujours, les vers avaient recours à de faciles clonages en se scindant en morceaux.

Des années et des années furent nécessaires pour mener à bien leur prospective pérégrination tant les foisonnantes ramifications radiculaires s’ancraient au plus profond du sol.

Á leur stupéfaction, ils se rendirent compte que, loin d’opter une fois pour toutes pour une orientation privilégiée, les racines des deux espèces se croisaient, faisaient des boucles, parfois même cheminaient solidement accolées.

Il fallut se rendre à l’évidence : dans les veines des deux flamboyants, se mêlaient sans contrainte la sève de Volcanie et la sève d’Amérie.

Les vers étaient des savants foncièrement honnêtes. Le temps de rédiger de brillantes thèses et de publier de volumineux mémoires, ils remontèrent à la surface et allèrent aussitôt porter la bonne nouvelle aux deux frères ennemis.

Il était bien tard

Là-haut, les querelles avaient continué de plus belle même après que les perroquets inconstants eurent porté ailleurs leurs néfastes discours. Les deux arbres s’étaient, pour ainsi dire, tournés le dos en axant délibérément leurs nouvelles pousses dans des directions contraires ; ils s’étaient desséchés, confinés dans l’acrimonie et l’aigreur jusqu’à se rendre stériles pour éviter que leur race si pure n’aille s’abâtardir au contact de l’autre.

Le miraculeux message des êtres du dessous les trouva affaiblis, n’ayant plus que la force de pleurer les jours heureux de leur entente, ces heures au goût de paradis qu’ils avaient si sottement gâchées.

Un providentiel ouragan qui soufflait par là, les fit se pencher l’un vers l’autre et c’est dans cette ultime étreinte qu’ils s’éteignirent dans la sérénité retrouvée.

Un petit tec-tec de rien du tout, s’égarant près de ce mausolée fossilisé, ramassa dans son bec deux minuscules graines, les rejetons de Rouge et d’Orangé du temps de leur splendeur ; il les transporta jusqu’à mon jardin et, des deux semences siamoises, jaillit une plante unique.

Mon flamboyant se fait remarquer au mois de Décembre par le camaïeu grenat et mandarine de ses corolles et c’est l’alizé, bruissant dans son feuillage ajouré qui m’a conté, de ses origines, la pathétique et douloureuse histoire.

 

Flamb

 


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