Les dix mots (7)

Publié le par Monique MERABET

 

MOÏSE

(Camille PAYET)

Moïse, prénom évocateur pour vous ! Non ?...Si j’y associe : sauvé des eaux, pharaon, plaies d’Egypte, passage de la Mer Rouge…Ah, sans doute vos souvenirs referont-ils surface, votre pensée vous fera-t-elle vous représenter le mentor, le libérateur d’Israël de l’oppression égyptienne…

Lors d’un remue-méninges, peut-être discerneriez-vous les faits d’histoire : Moïse, héros de l’indépendance, de la liberté des siens. Du côté merveilleux, légendaire de cette épopée. A la manière des grands poèmes littéraires. Comme l’Iliade avec son Cheval de Troie. La Chanson de Roland avec son olifant.

Autre fait historique que vous apprendriez. Si Moïse a été favorisé d’un haut niveau d’instruction. Cela s’explique. Le pharaon Ramsès, dans sa maison royale, élevait des enfants étrangers. Pour les utiliser comme scribes. Traducteurs. Diplomates. Ambassadeurs. Auprès de leur pays d’origine.

Moïse, c’est aussi mon prénom. Moïse Rakotoandroo, pour une identité plus complète. D’origine malgache. Vous l’avez deviné ! 

Je suis un très lointain descendant, un arrière, plusieurs fois arrière, petit-fils d’un certain Moïse, véritablement sauvé des eaux, celui-là. Voici son histoire. Ou plutôt l’histoire, une partie de la vie de sa mère. Une certaine Soha, esclave malgache, mon aïeule donc.

 Moïse, mon ancêtre, le fils de Soha , est né à Tromelin. Tromelin! Oui ! Vous avez bien entendu. Et je vous entends me rétorquer. C’est une île inhabitée, Tromelin ! Désertique ! Sans eau potable ! Sans végétation importante ! Sans arbres ! Une île toute plate. Minuscule. Oui, vous avez raison. Si petite, qu’un excursionniste, baladeur, un peu téméraire, en ferait le tour en moins de deux heures !

Si je vous dis que cela se passait entre 1760 et 1780. Alors, vous pouvez imaginer les conditions de vie. De survie plutôt, de Soha, mon aïeule.

Au risque de vous escagasser, l’histoire véridique que je vais vous raconter  est une variante un peu éloignée de l’épopée de Moïse de l’Ancien Testament. Quoique… Elle n’est pas une chanson de geste. Pas non plus le retour d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, agrémenté de mille épisodes merveilleux.

Mon aïeule Soha débarque, ou plutôt, rejoint l’île, dans des conditions dramatiques. Ne lui demandez pas la date, ni le nom du navire qui l’a transportée. Elle ne sait ni lire ni écrire.  Son cerveau de jeune femme de vingt ans déborde encore du trop -plein de son kidnapping par les Blancs, de la douleur de son arrachement aux siens… à son pays. De la longue traversée éprouvante, de la peur de l’inconnu, des jours à venir, qui lui nouent la gorge, lui serrent le ventre depuis le départ. Comme si elle n’avait pas encore fait le plein de malheurs, de souffrances. Comme si un mauvais sort s’acharnait sur elle. Voilà qu’un grand choc, qu’un bruit de tonnerre, qu’une grande secousse, qu’un tremblement, ébranlent, font craquer, éventrent le bateau. Les vagues, l’eau envahissent le navire.

Panique générale ! Catastrophe ! Sauve qui peut ! Hurlements. Cris. Pleurs. Elle est roulée sur le pont. Des corps s’entrechoquent. Au milieu de débris de toutes sortes. Mais chacun pour soi. L’instinct de vie est le plus fort. Elle se jette à l’eau. Lutte de toutes ses forces contre vagues et courants. S’accroche aux récifs et rejoint la plage. Les mains. Les genoux en sang. Mais elle est saine et sauve. Comme beaucoup de ses compagnons et d’hommes blancs, ses geôliers, ses cerbères. Cependant le nombre de ses compagnons d’infortune lui semble moins important qu’au départ.

Le nom du navire, la date de son débarquement, de son naufrage pour être plus exact, je peux vous les donner. C’était le 31 Juillet 1761. L’Utile, navire négrier de la Compagnie des Indes Orientales, commandé par le capitaine La Fargue fait cap vers l’Ile de France, l’Ile Maurice de nos jours. Parti de cette même île avec cent vingt hommes d’équipage, il était allé chercher un nombre inconnu d’esclaves à Foulpointe, sur la côte orientale de Madagascar pour les emmener en esclavage à Maurice. Sur le chemin du retour, erreur de pilotage fatale. Le navire fait naufrage et échoue sur les récifs de l’île. L’équipage et une soixantaine de malgaches parviennent à rejoindre l’îlot. Les autres esclaves, enfermés dans les cales, périssent tous noyés. Cet épisode tragique a été surnommé plus tard ’’Les naufragés de Tromelin.’’

Les esprits encore sous le choc. A peine revenus de leur stupeur, les naufragés doivent s’organiser. La vie continue. Sous les ordres du capitaine La Fargue, l’équipage, esclaves, hommes et femmes, tous se mettent au travail. On récupère sur l’épave des vivres ainsi que du bois, des outils et tout ce qui peut servir. On creuse en trois jours un puits de cinq mètres de profondeur pour obtenir une eau juste potable. On construit deux campements sommaires. Un pour l’équipage. Un autre pour les esclaves, et une forge. Avec le bois de l’épave débute la construction d’une embarcation. On se nourrit d’œufs, d’oiseaux, de tortues et de vivres récupérés sur l’épave. Deux mois plus tard l’équipage de cent vingt deux hommes prend place difficilement sur l’embarcation mais laisse les Malgaches sur l’île avec quelques vivres et la promesse du capitaine de revenir les chercher. Promesse qui ne sera jamais tenue.

Soha et ses compagnons sont enfin seuls. Soulagés. Libres. Plus de colliers ni de chaînes. Abandonnés, oui !  mais leur destin est à nouveau entre leurs mains. A nouveau ils se sentent maîtres de leur vie, mobiles enfin dans leurs mouvements, dans leurs gestes, dans leur être tout entier. Ils sont conscients des difficultés à venir. Mais la vie dure, ils connaissent ! Ce n’était pas tous les jours facile dans leur village à Madagascar…

Un peu de bois de l’épave pour entretenir le feu pour la cuisson de quelques crabes et vivres pour le repas. Il faut économiser le bois. Pas d’arbres sur l’île. Autour du feu montent crescendo des mélopées à la mémoire des disparus,  à la liberté enfin retrouvée. Pour quelque temps du moins. Puis on se couche. On est plus à l’aise dans les deux campements. Mais on doit se relayer pour maintenir actif le feu du foyer. Il ne faut pas qu’il s’éteigne. On n’a pas de quoi le rallumer. Un peu comme au temps des hommes des cavernes. Un bateau pourrait aussi passer à proximité de l’île, constater leur présence et les ramener à Madagascar, leur pays qui leur manque tant.

Tout paraît gérable, du moins les premiers mois. Les femmes préposées aux cuisines, vont puiser l’eau. Avec le seau récupéré sur l’épave, auquel une corde assez longue a été attachée. Elles font aussi le ramassage des œufs d’oiseaux, de tortues.  La consigne est d’en laisser dans le nid. Il faut penser à demain. On essaie de survivre avec ordre et méthode. C’est leur mobile, la condition de leur survie. Elles tressent aussi des habits et des sortes de tapis avec les plumes pour parer aux assauts du froid, du vent, de la pluie.  Elles s’occupent aussi de l’entretien du feu. A l’économie ! Je vous le rappelle, pas d’arbres ni de bois mort donc sur l’île . Elles plument, vident les oiseaux capturés, enlèvent les carapaces des tortues à l’aide de couteaux récupérés dans le bateau échoué, pour griller leur chair. A chacune sa tâche.

Soha aime marcher, courir à sa guise dans le vent, sur le sable blanc. Elle connaît les quatre coins de l’île comme sa poche. Après le travail, elle a du plaisir à attraper les crabes qui s’installent dans les coquilles vides, les Bernard-l’ermite. Ils pullulent. Ils se déplacent très lentement. C’est facile ! Elle les déguste avec appétit, grillés et croustillants. Elle finit par faire corps avec l’île, son nouveau milieu au fil du temps. Elle connaît chaque buisson, chaque plante. Parfois, par instinct, elle grignote, mâchonne les petits bourgeons naissants ou des brins d’herbe tendre. Elle connaît chaque lieu de ponte des tortues dans le sable la nuit. Elle sait distinguer la tortue à écailles de l’autre à la carapace dure, plus lisse. Elle a déjà repéré l’endroit où les oiseaux nidifient, observé les trois différentes sortes  d’oiseaux de mer de l’île.

Souvent, c’est elle qui donne la bonne direction aux chasseurs. Au retour, les bras chargés de gibier, ils la gratifient de regards de reconnaissance, de satisfaction, certains même de tendresse. C’est ainsi qu’elle croise les yeux du beau Mahavel, un apollon à la musculature impressionnante. Ils ne vont plus se quitter.

Les hommes de leur côté chassent, pêchent. Fabriquent d’autres cabanes aux soubassements en grés de plage et corail. Les carapaces de tortues, les plus longues plumes des oiseaux servant de paravent, de parapluie aux toits des nouveaux abris. Les gamelles en cuivre récupérées dans l’épave, usées et trouées par un usage fréquent sont maintes fois réparées. Les couteaux sont affûtés sur le galet, choisi à cet effet. A chacun sa besogne.

Le soir, autour du feu, des chants rythmés par des battements de tambour (seau, objets divers) clament la joie d’être en vie un jour de plus. Calment les pleurs, les peines, la fatigue, la nostalgie du pays natal.

Bientôt viennent la série, la cascade, de malheurs, de souffrances qui plongent les âmes dans le désespoir…

Déjà, les efforts considérables consentis dès les premiers jours dans la construction des campements, de l’embarcation, dans le creusement du puits avaient eu raison des plus faibles. Ils avaient succombé après quelques semaines.

Puis éclatent des bagarres inévitables. Pour la même femme convoitée. Un peu d’eau de pluie moins salée. Un peu plus de nourriture. Par fatigue, lassitude du train-train quotidien. Pas simple de vivre en communauté. Les blessures qui en résultent s’infectent, se gangrènent. La mort dans d’atroces douleurs en terrasse plus d’un.

D’autres plus âgés, transis par le froid, l’humidité permanente, le vent toujours présent, attrapent rhumes, bronchites, pneumonies, finissent par mourir en crachant leur poumon.

La nourriture trop carnée, peu équilibrée, l’eau saumâtre du puits, entraînent un genre de scorbut qui fait des ravages parmi les derniers habitants.

Et les cyclones ! Le dernier, redoutable, en a tué une bonne dizaine.

Il ne reste plus sur l’île que trois hommes et dix femmes rescapés dont Soha.

C’est dur ! Insupportable ! Désespérant ! Chacun finit par penser que sa dernière heure est proche.

Ah ! si un bateau pouvait passer à proximité ! Peut-être pourrait-il les sauver ! Les sortir de cette galère !

Un bateau essaie effectivement d’accoster en 1773, douze ans après. Mais la mer étant déchaînée, le sauvetage échoue. Un second navire, La Sauterelle , un an après, ne connaît pas plus de succès. Il met une chaloupe à la mer. Elle n’arrive pas à accoster non plus. Les récifs sont trop dangereux.  Un marin réussit cependant à rejoindre les naufragés à la nage, mais il est abandonné par ses camarades qui regagnent le bateau qui doit quitter les parages de l’île à cause du mauvais temps.

Ce marin, aidé des trois hommes restants, construisent un radeau  avec quelques débris de l’épave. Il embarque quelque temps après, les trois derniers hommes dont Mahavel et trois femmes. Mais le radeau disparaît en mer…

Soha sent son corps changer. Elle a depuis quelque temps des nausées. Se fatigue plus vite. Dort plus souvent la journée. Son ventre s’arrondit. Elle est enceinte. D’instinct, elle ressent le besoin d’une nourriture plus équilibrée. Elle ajoute aux œufs, à la chair des oiseaux, des tortues, quelques hachis d’algues vertes rejetées sur la plage par les vagues.

Son bébé va bien. Il ne cesse de bouger dans son ventre et de lui donner de légers coups de pieds. Un soir, elle accouche d’un magnifique garçon, qu’elle surnomme Mahévo. En souvenir de Mahavel, le père…

Le 29 Novembre 1776, quinze ans après le naufrage, le Chevalier de Tromelin, commandant de la corvette La Dauphine, récupère les huit esclaves survivants : sept femmes dont Soha et son fils de huit mois environ.

Sur l’îlot, le feu brûle toujours. Il a été maintenu allumé pendant quinze ans !

Les survivants sont recueillis par le Gouverneur français de l’île Maurice. Il les affranchit. Décide de baptiser l’enfant… Moïse. Depuis, l’îlot porte le nom du Chevalier Tromelin, qui fut le premier à le décrire.

Le prénom de naissance Mahévo fut oublié. Le prénom Moïse, plus évocateur  et glorieux sans doute, lui, est resté. Il est porté, depuis, par tous les aînés mâles de notre lignée.

Soha, son fils, ses compagnes, regagnent leur île natale, Madagascar. La mère et le fils retrouvent enfin leur village, leur famille. Tout a bien changé.

Cette honteuse aventure, cette promesse jamais tenue leur ont fait zapper  quinze ans de leur vie. A peine reconnaissent-ils les lieux et les gens.

Une question m’obsède, je me la pose souvent : si les soixante naufragés avaient été des Blancs, l’aventure aurait-elle été la même? La promesse aurait-elle été tenue?

Ah !... Les cent vingt deux naufragés qui ont pris place sur l’embarcation, construite sous les ordres de La Fargue, sont arrivés sains et saufs à destination.

Il paraît que la nouvelle de cet abandon est arrivée dès le début, vers 1762, à Paris. Et a agité le milieu intellectuel de la Capitale. Mas politique oblige : Guerre de 7 ans, Faillite de la Compagnie des Indes, ont relégué le sort de ces naufragés au fond des oubliettes.


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Commenter cet article

Tromelin 24/02/2017 01:15

Merci pour ce récit détaillé et tres instructif . Pour info , il me semblerait que je sois un lointain décendant du chevalier de Tromelin , tout simplement car c'est mon nom de famille , et ce passage de l'histoire trop méconnu me fascine .

Monique MERABET 25/02/2017 12:05

Merci pour votre lecture

Monique MERABET 30/03/2010 17:56



Très intéressante ta narration de cet évènement historique... ô combien déplorable!