Rivières (12)

Publié le par Monique MERABET

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La rivière.

 

Une rivière vivait dans l’abondance,

Voire  même dans l’opulence.

Bien alimentée qu’elle était,

Comme une reine, en permanence,

D’abord par une pluie régulière

Au cœur débordant de générosité.

Ensuite par un essaim de petits rus

Qui, tels des cordons nourriciers,

Se hâtaient, à droite et à gauche de son lit,

Pressés de lui apporter toute la fougue de leur jeune énergie.

J’allais oublier de préciser

Qu’un nom de saint, elle portait.

Rivière Saint- Louis, elle se nommait.

Comme chacun sait, Dieu a la réputation

De reconnaître les siens, de bien s’en occuper.

De plus, du ciel, notre rivière était la préférée.

Et, Ondine, la déesse de l’eau,

L’avait particulièrement gâtée.

Elle bénéficiait d’une onde pure, limpide, cristalline.

Et déroulait son cours altier et majestueux,

Dans un cadre privilégié, un écrin de verdure,

Un paradis terrestre, bordé de monts, de bois

De fleurs sauvages, d’herbes folles, et encore,

D’animaux endémiques, d’oiseaux multicolores,

Que notre rivière snobait, n’y jetant qu’un œil furtif,

Juste pour s’assurer, qu’on la regardait, elle,

Qu’on l’admirait.

Sans doute, sa sainteté, se sentait-elle trop importante,

Pour accorder aux autres une infime attention,

Pour leur  consacrer de son temps, un tout petit instant !

Peut-être avait-elle des pensées plus mystiques,

Des préoccupations moins matérielles,

Moins terre à terre, plus spirituelles !

Un jour que le soleil dardait ses rayons

Plus chauds que de coutume, lumineux à souhait,

Notre rivière se mira dans l’eau de sa nappe nacrée.

Elle se trouvait jolie, un beau brin de fille comme on dit.

Mais je suis un peu pâle, ne trouvez-vous pas ?

J’ai du blanc aux clapotis de mon eau contre les rochers,

A l’écume, à l’orée de mes rives,

Mais du bleu m’irait tellement mieux,

Me donnerait plus belle mine !

Et chaque matin au saut du lit,

Il lui fallait à tout prix, assouvir son envie,

Son addiction à la couleur bleue de l’océan.

La voilà, bondissant de cascades en bassins,

Dévalant, bosses et pentes, à une allure vertigineuse,

Pestant bien entendu, contre les rochers,

Sur son cours disséminés,

Qui selon elle, barraient la route à son ruban sinueux,

Ralentissaient son cheminement,

Entravaient sa montée d’adrénaline,

Etaient un frein à son empressement,

Le motif indubitable de son retard, à son rendez-vous orgastique,

Avec le bleu outre-mer de l’océan

Et le vert émeraude de ses rivages basaltiques.

L’osmose de la rencontre des deux eaux, est indescriptible.

C’était le pied, le nec plus ultra, le nectar divin.

D’ailleurs, il n’existait plus qu’une eau, une et indivisible.

Notre rivière était l’océan.

Et jouissait du délice d’être devenue bleue, couleur tant désirée,

Qu’elle arborait maintenant à volonté.

Du coup, son lit quotidien lui sembla plus qu’étroit,

Elle avait dans la mer un lit digne de sa majesté,

Où elle pouvait, à son aise se prélasser,

Etendre sa grande taille, ses bras démesurés.

Et ce goût de sel, divin s’il vous plaît,

Qui fait saliver,

Qui donne du goût au goût ,

Alors que son eau à elle était plutôt fade.

Et cet espace infini, en communication avec le monde entier,

Elle qui aimait voyager, la voilà comblée,

Elle se mit à rêver.

Et la possibilité, de porter sur son dos des bateaux,

Maintenant, elle l’avait,

Depuis qu’elle était à l’océan mêlée.

Notre rivière, éprise d’immensité,

Savourait un autre plaisir secret.

Elle adorait aussi contempler le ciel.

Le soleil, la lune, étaient ses astres préférés,

Ces maîtres du monde entier la fascinaient,

Elle leur enviait leur souveraineté,

Leur vue imprenable sur l’univers infini.

Sa vue quotidienne à elle étant très limitée,

La nature tout autour, mettant comme un bandeau à ses yeux,

Un rideau qui réduisait de son espace le champ  de visibilité,

L’obligeant à lever les yeux vers le ciel pour compenser.

Elle aimait à chercher dans les nuages,

Des formes sculptées qui la faisaient frissonner.

Entre ciel et terre, notre rivière

Avait de quoi remplir ses journées.

De joie en plaisir, de sensations fortes en délices,

De confort en félicité,

La vie quotidienne continuait à dérouler

Son cours avec sérénité.

La rivière, comme on dit, se la coulait douce,

Et nageait dans un confortable nid de volupté.

 

Puis vint le jour où, polluée,

Empoisonnée, épuisée, à bout de souffle,

La terre se mit à se réchauffer,

Sous l’assaut des UV brûlants et pernicieux.

Le bouclier d’ozone qui nous protégeait,

En tempérant et filtrant les rayons ardents,

Avait considérablement maigri,

Etait réduit à sa portion congrue.

Et le soleil, de bienfaiteur qu’il était,

Devint d’un coup, le traître malfaisant,

L’ennemi numéro un, impitoyable et  plein de rage, qui brûlait tout sur son passage.

Le climat se mit à changer.

Les saisons furent bouleversées, la nature décontenancée.

La terre subit une sécheresse,

La pire qu’on ait connue depuis des siècles.

Plus de nuages, plus de pluie.

Notre rivière se réduisit comme une peau de chagrin.

Des nombreux ruisseaux, la source a tari.

Plus de lit majestueux, plus de courses folles vers l’océan.

Finis les frissons, les montées d’adrénaline !

Après l’opulence, voilà la disette, la famine,

Le temps des vaches maigres, la fin de la fête.

Rivière Saint-Louis s’ennuyait, passait d’interminables journées à se tourner les pouces,

N’étant pas habituée, à avoir d’autres activités que celles qu’on lui connaît.

Elle demanda de l’aide à son saint patron,

Louis, son protecteur, son ange gardien,

Qui lui avait donné son nom.

Mais il fit la sourde oreille, le coquin !

Peut-être qu’il était dans la hiérarchie du ciel un petit !

Elle invoqua alors le Saint-Esprit.

En vain, là aussi. Elle ne vit rien venir,

Point de secours à l’horizon, pas de réponse à ses prières.
Elle fut déçue, eut du chagrin.

Ne sachant plus à quel saint se vouer,

Elle mit en application le vieil adage :

Mieux vaut s’adresser au bon  Dieu qu’à ses saints.

Elle envoya à Dieu le père, son S.O.S de détresse.

Mais sûrement les fils de la télépathie étaient-ils coupés !

A son appel, le Tout-puissant resta sourd…et muet.

L’heure était grave. Avec le ciel, les ponts étaient coupés.

Elle n’était plus en odeur de sainteté.

Dieu, à l’évidence,  avait abandonné les siens.

Notre rivière était désespérée, au bord du gouffre,

Prête à s’y jeter, sans hésiter.

Son moral était à l’image de son étiage,

Au niveau le plus bas, au trente sixième dessous.

 

Puis un oiseau cardinal tout de rouge vêtu,

Par la chaleur, incommodé,

Vint se rafraîchir à son eau et se désaltérer.

Il se posa délicatement sur sa main.

Comme il était beau ! Comme il était joli !

C’était comme si elle le découvrait.

Il chanta pour elle sa ritournelle,

La mélodie qu’il fredonne depuis qu’il niche ici,

Que la rivière n’avait jamais entendue

 Par ce qu’elle ne l’avait jamais écoutée non plus.

La voix pure de l’oiseau mit son cœur en émoi.

Tiens ! Une marguerite folle dans le creux de ce rocher s’est logée !

Cela faisait longtemps qu’elle  était  accrochée là,
Qu’elle étalait sa couleur irisée.

Pour la rivière, c’était une étrangère,

Qu’elle voyait pour la première fois.

Quelle finesse dans ses pétales ! Quelle fine dentelle, 

Cette fleur exposait là !

La teinte pure de la fleur mit son cœur en émoi.

La force de cette vie mit du baume à son âme.

Oh !  Le beau rocher au milieu de son lit !

On dirait un mouton floconneux !
Quelle douceur dans ses traits !
Il sourit, ma parole, il semble heureux !

Jamais elle ne l’avait vu là,

Pourtant il y était déjà.

Le sourire du rocher, si artificiel qu’il soit, mit son cœur en émoi,

Une belle risette à ses lèvres.

Et tout le long de ses rives, ces songes aux larges feuilles vert sombre,

Toutes ces herbes folles, pleines de grâce et d’élégance,

Sûr, elles viennent tout juste de pousser là !

Non ! Depuis longtemps elles croissent ici.

La rosée du matin, malgré le manque d’eau,

Les avait parées de rivières de perles, de diamants.

La beauté de ces bijoux, sertis de simplicité, mit son cœur en émoi,

Et déposa dans son âme,  l’assurance

De l’existence, sur ses bords, d’un véritable trésor.

Au fur et à mesure de la journée,

Chauffée par un soleil toujours plus ardent,

La température de son eau ne cessait de monter.

Elle vit alors montagnes et bois environnants,

Lui faire de l’ombre pour la protéger.

Tant de gentillesse, de générosité mirent son cœur en émoi,

Plus de conscience, de sagesse dans la tête.

Elle comprit soudain, que la nature autour d’elle,

 De la sécheresse, de la chaleur souffrait aussi.

Mais l’environnement luttait debout, refusant la défaite.

Tant de dignité mit son cœur en émoi,

Et souffla dans son âme le besoin urgent de vivre en harmonie

Avec son milieu qu’elle avait snobé jusqu’ici.

Depuis, notre rivière avec les pluies, a récupéré

Son lit altier et majestueux.

 On la vit, heureuse, comblée, dans son nouveau paradis,

Au milieu d’une foule de véritables amis.

Prenant le temps, dans sa descente vers l’océan,

De les saluer, de papoter, de communiquer,

De leur accorder un peu de son temps.

Elle avait compris, que si les autres avaient besoin de son eau,

Elle avait besoin d’eux, tout autant.

C’est cela, la chaîne de l’amour, du partage, de la solidarité.

Elle avait tissé, avec tous, des liens de fraternité,

Et n’avait qu’un seul regret, c’est de ne pas, dès le départ, l’avoir fait.

 

Mais, comme le dit le proverbe, mieux vaut tard que jamais…

(Camille PAYET)

 

 

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