Rivières (2)

Publié le par Monique MERABET

 

 

 

 

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Une sœur d’eau.

(Huguette PAYET)

Après avoir retrouvé la mer sauvage, se fracassant en gerbes d’écumes sur les scories de la côte, avant d’aller se coucher, apaisée, sous la couverture orange du soleil …Après avoir retrouvé sur ses lèvres le goût du sel de son enfance, en nageant comme naguère dans l’eau tiède du lagon, Evelyne  brûlait d’envie,  lors de son retour aux pays après sa longue absence, de retrouver enfin  sa rivière, comme le meilleur morceau qu’on range au bord de son assiette pour mieux le savourer et en garder longtemps la saveur sur ses papilles…

 

Sa mère lui avait toujours raconté que le jour de sa naissance, la nouvelle avait fait le tour du village, qu’une petite source venait de naître, elle aussi, dans la montagne la plus proche.  On l’avait baptisée d’ailleurs aussitôt ‘’La source Evelyne’’. Ce fut le plus beau cadeau de naissance d’Evelyne : une sœur jumelle en quelque sorte. Une sœur d’eau, pour la vie, quelle chance ! 

Depuis son apparition, les habitants n’hésitaient pas à marcher quelques heures dans la montagne pour écouter les joyeux babillages de la source, à  recueillir  son eau au creux de leurs mains  pour se désaltérer et à la transporter au village, dans de petites bombonnes renforcées par du chèvrefeuille tressé.  Elle était si fraîche, si délicieuse, qu’aucune autre boisson ne l’égalait  et on prétendait qu’elle avait même  des vertus digestives…

 Bientôt un tendre cresson, des plants de songe et des impatiences multicolores sortirent de terre, comme pour  fêter l’arrivée de la source  dans ce monde. Une colonie de petites grenouilles au dos rayé vint s’installer parmi les herbes du ruisseau et quelques couples de libellules curieuses, ayant appris la bonne nouvelle, voulurent s’assurer de leurs gros yeux que la rumeur disait vrai.                     

C’était justement le quarantième jour de vie de l’Evelyne de chair, qui selon la coutume, pouvait  enfin mettre le nez dehors… Où croyez-vous qu’on décida de conduire la petite, bien emmaillotée dans son pagne, clignant des yeux entre les ombres et la lumière de la forêt ? A la source Evelyne bien sûr ! Une fois là-haut, sa mère lui ôta même l’un de ses chaussons et laissa le gros orteil d’Evelyne effleurer, juste une seconde l’eau vive et fraîche de la source. Rien d’étonnant aux hurlements du bébé que le cercle de famille entendit  alors déchirer l’air et que seule une bonne tétée avait pu calmer.

Qu’elle était fraîche, la source Evelyne…

 Le père voulut souligner l’évènement de la double naissance le même jour, par ces quelques mots simples :

-‘’Restez toujours en harmonie, douces filles d’eau.  Je vous souhaite  à toutes deux une très belle vie.’’

Au même moment, la grande sœur d’Evelyne offrit au ruisseau, auquel la source chaque jour avait donné corps, la botte de fleurs sauvages fraîchement cueillie sur le sentier et que l’eau vive s’empressa de disperser sur ses boucles d’eau transparentes.

 Qu’elle était jolie, la source Evelyne...

Quand elle se  regardait dans son miroir avec les couleurs et les parures changeantes que lui offraient les rives de son ruisseau, au gré du temps, des saisons, ou de la ronde des heures, qu’elle était coquette aussi, la source Evelyne. Aussi coquette que sa sœur jumelle au fur et à mesure qu’elle grandissait.

 Leurs goûts étaient d’ailleurs communs sur bien des points. Toutes les deux adoraient les jameroses qui  tombaient des arbres et le tendre cresson qui craquait sous leurs dents de coquilles, collectionnaient les plus beaux cailloux, se paraient de colliers de graines de Job qui poussaient au bord de l’eau, et adoraient regarder les nuages et surtout  écouter  leurs histoires de voyages. 

L’eau comme l’enfant grandissait. Le ruisseau se changea en rivière, le bébé d’hier en fillette. Toutes deux savaient chanter, courir sur les galets, se reposer aussi. Mais seule l’eau pouvait nourrir, être miroir, laver les gens et leur linge sale, surtout quand l’eau courante manquait après les cyclones, rafraîchir les baigneurs dans ses bassins en été, qui leur servaient aussi de piscines pour apprendre à nager, vu que la mer était si loin de leur village.

Toutes deux pouvaient maigrir ou grossir, l’une avec ou sans les pluies, l’autre avec ou sans trop de nourriture, se mettre en colère ou être douces, glisser dans la boue et se salir, jouer à se cacher et à se retrouver. Pour cela l’eau rentrait sous terre et ressortait  un peu plus bas,  juste pour essayer d’imiter la Loue de Métropole, sa sœur lointaine, dont Evelyne lui avait appris les escapades souterraines grâce à sa maîtresse d’école.

Les deux Evelyne vécurent encore quelque  temps côte à côte, l’une devint rivière qui  voulut voyager jusqu’aux confins de la terre  en se mêlant à l’océan, l’autre devint une jeune fille sensible et pleine de santé, mais qui souhaitait quitter son île, elle aussi, pour trouver du travail et peut-être s’installer quelque part dans le monde.

Chacune emporta avec elle ses souvenirs. L’Evelyne de chair garda celui des pique-niques familiaux  sur les  bords de leur rivière préférée où le bonheur était toujours au rendez-vous. Elle n’oublierait jamais les grands qui s’amusaient à y pêcher des bouches-rondes et des écrevisses aux longues pattes camouflées entre pierres et sable destinées au repas du jour. Les femmes s’activaient à préparer les épices pour la sauce au curcuma dans laquelle finissaient les petits poissons et les crustacés très recherchés, qu’on mangeait avec du riz bien chaud sur de longues feuilles de bananier. Les plus jeunes faisaient trempette ou jouaient à faire des ricochets à fleur d’eau.

 Hormis le chant de l’eau qui court, le doux crépitement du feu sous les marmites, aucun bruit aux alentours. Même les coups de marteau de  Monsieur Mano, leur voisin tailleur de pierres se taisaient  le dimanche, le jour de repos que tous respectaient. Pour le dessert pas de grosses craintes. Ils pendaient généreusement en grappes crème, teintées de rose, au dessus de leurs têtes, les jameroses au parfum incomparable. Il suffisait de les gauler  et de les savourer lentement, même si un gâteau de patates douces se cachait à tous les coups au fond d’une soubique, pour  accompagner  le café- pays coulé lentement dans la petite grègue locale…

Quand montaient les bichiques, seul le père  d’Evelyne allait donner parfois un coup de main à l’embouchure de la rivière, dans les Bas. Il arrivait que ces alevins qu’on pêche dans des vouves spéciales assèchent l’eau saumâtre de l’embouchure par leur nombre spectaculaire. Collées sur les parois des tentes en vacoa, les plus téméraires d’entre elles ne risquaient pas de s’échapper grâce aux branches d’encens qui en recouvraient la surface, les empêchant ainsi de sauter de la tente qui les emportait dans chaque foyer.

Les souvenirs que la rivière emporta avec elle dans ses grands voyages avec l’Océan c’était la majesté des montagnes drapées dans le patchwork de leur mille nuances de vert où elle était née, la gentillesse et la simplicité des gens des Hauts, courageux et solidaires quand les frappait l’adversité,  et aussi leur sens de la famille et l’amour des enfants, sans oublier le doux chant de leur parler créole que lui avait appris l’autre Evelyne.

Sür le bor dë la rivièr

Na mon koko i éspèr amoin

Lü lavnü èk son pti frèr

Moin lavnü avèk mon kouzin.

Mon koko si tü èm amoin

Sote la rivièr vien anbrass amoin.

C’est Dimanche.  Evelyne arrive en minibus à son village natal qui chaque année grignote un peu plus sur la montagne et le ciel. La petite maison de son enfance est en sandwich entre deux petits immeubles qui lui volent  son cachet local, sa lumière et ses secrets.

Ses parents sont morts tous les deux. La maison a été vendue à un voisin depuis que son frère s’est installé dans les Bas pour les études de ses enfants. Elle n’a plus vingt ans certes, mais elle marche encore pas mal. Elle tient absolument à remonter la rivière sur sa dernière partie jusqu’à sa source. Elle veut  revoir sa sœur d’eau au moment où elle sort de terre, la prendre au creux de ses mains, la sentir fraîche sur ses lèvres, lui parler comme autrefois.

Mais soudain… c’est le choc ! La rive gauche où ils venaient pique-niquer pendant des années en famille est complètement bétonnée  à usage de parking. On a coupé tous les plants de jameroses.  C’est un mince filet d’eau qui se traîne entre les roches sèches aux sons stridents d’un amplificateur  d’une musique qu’elle ne connaît pas. Evelyne ne peut plus voir cela…Les commentaires des touristes lui arrivent par bribes. ‘’La source s’épuise…’’, disent ceux venus faire de l’escalade et du parapente. ‘’La forêt primitive avec ses plantes endémiques a reculé. Les nouveaux résineux dessèchent le sol’’, ajoute un autre’’...’’Un élevage industriel de porcs a déversé des produits chimiques dans la rivière. Les bouches rondes et les crustacés sont morts l’an dernier, au dire de villageois’’, entend-elle encore…’’ Un effet des changements climatiques, sans doute’’, murmure un vieux monsieur, en balançant la tête. 

Sa sœur agonise. C’est une part d’elle-même qui s’en va. En pleurs, Evelyne fait de son mieux pour trouver un taxi et rentrer dans l’Ouest, à son hôtel…Elle sait que tout a une fin. La sienne ne tarderait sans doute pas.  Mais elle réalise le bonheur qu’elle a  eu d’avoir des parents qui avaient compris très tôt que l’eau, le feu, la terre et l’air, les  quatre éléments essentiels à la vie sont nos frères.

Elle, elle avait eu une soeur d’eau. Elle le raconterait à tous les petits enfants…

 

 

 

  

 

  

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Anick Baulard 08/09/2011 21:06



Un texte très poétique qui me touche beaucoup. C'est très beau, cette idée de "soeur d'eau".


Merci Huguette.



Monique MERABET 11/09/2011 15:55



Moi aussi Anick, cette soeur d'eau, elle m'a beaucoup plu. On devrait toujours faire cela à la naissance d'un enfant: le relier à un élément de la nature, une source, un arbre, une fleur...