Tags...(III)

Publié le par Monique MERABET

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(image Brigitte Lascombe)

                                           TAG-MAN

(Brigitte LASCOMBE)

 

 

 

 

 

   Campagne provençale. Le calme règne, presque surnaturel. L’oiseau perché sur le poteau télégraphique attend ses congénères pour d’autres lendemains aux étés indiens.

La chaussée, humide, reflète l’averse nocturne. Balade matinale sur le chemin des Puechs. Ma main se tend pour grappiller les ceps vendangés et clairsemés de noir. Le fenouil odorant déserte les alentours mais, se laisse encore mâchouiller sans façons, pour diffuser en bouche le goût de l’anisette d’antan.

Un canard couine. Un bâtard lui répond en écho. Les roseaux se déplument et pointent vers le ciel leurs lances acérées pour crever les outres grises des nuages.

 

   Me voilà presque revenue à mon point de départ Le bord de la route est fauché de frais.

J’aperçois déjà le toit de ma maison. Sourire aux lèvres, je porte dans ma tête une bonne nouvelle.

Pressons les pas.

 Groupe de bastides dense. Lotissement coquet, clean et ordonné. Ici, peu d’enfants, mais des pré- retraités aux intèrieurs cossus qui gardent leurs volets clos et élèvent de hautes haies touffues pour soustraire leurs piscines aux regards indiscrets.

   Parfois, la gendarmerie patrouille. C’est rare, pourtant, faute d’effectifs. Les alarmes réelles se déclenchent sous les assauts du mistral puis se taisent, trois minutes plus tard, laissant largement le temps aux cambrioleurs d’accomplir leur forfait et de le signer, ces idiots, d’un gros tag   à l’aérosol. Pur vandalisme ? Provocation ? On dirait un jeu.

Toujours est il qu’ici, la colère gronde. Après une accalmie d’un an, nous déplorons trois façades ocres  peinturlurées de couleurs clownesques ! Donc,  trois maisons visitées. A qui le tour ? C’est un groupe de Marseille,  murmure t on dans le village. De parfaits inconnus. Ouf ! Car le tagueur, impliqué dans ma bonne nouvelle, je voudrais tout sauf le savoir membre actif dans une nouvelle série de vols.

Un jeu, un jeu ! Oui c’est ça. Celui du gendarme et du voleur.

Ces mots m’interpellent, car ce gendarme et ce voleur, je les ai eus chez Moi, dans Mon jardin plutôt, à se poursuivre. C’était, l’année dernière. Le représentant de la loi, suant, vociférant, courait, pistolet à la main, comme dans les westerns. L’autre, les jambes à son cou, déguerpissait vers les vignes toutes proches.

-Planquez vous ! m’a hurlé le gendarme d’une voix hystérique à vriller les tympans.

« Planquez vous ? » Un gag sans doute. Un caméraman caché,  allait émerger de mes thuyas en riant : -Vous avez gagné deux places de cinéma, chère Madame et merci pour votre participation !

Eh bien, non ! C’était du vrai de vrai ! Il m’a fallu trois secondes pour saisir l’horreur de la scène et la balle qui risquait de fuser à mon encontre. Hop, en ni une ni deux, je me suis aplatie derrière le canapé jusqu’à ce que le tapage du dehors m’avertisse de l’arrestation du « bandit ». Une dizaine de voisins commentaient ferme l’évènement Le jeune, vingt ans tout au plus, était plaqué, mains au dos, contre le capot de Ma voiture par le gendarme angoissé au possible. Au bord de l’apoplexie, ce dernier pensait presque tout  haut : « Et si je m’étais reçu une lame de canif dans le bide ? Et si mon revolver s’était déchargé  par inadvertance et avait tué ce petit ‘ con ‘ ? Finie carrière, finie la vie !»

Car, c’était un petit ‘con ‘planté par ses deux acolytes plus agiles qui, ayant senti le vent venir, avaient  abandonné leur butin et tourné les talons. Lui, c’était le ‘ tagueur ‘,Tag-man(je l’ai su plus tard), juste là pour apposer le blaze(signature) du collectif. Il allait payer  ses mauvaises fréquentations.

 

Alors que je m’approchais doucement, le captif a tourné vers moi ses yeux de chien battu.

Je l’ai apostrophé :-Ben alors !

Sous entendu : « pauvre imbécile, tu vois à quoi ça mène de traîner avec des voyous ? »

J’avais pitié, car il avait l’âge et le bleu des yeux de mon fils. Il AURAIT PU être mon fils.

Je le reconnaissais, moi l’économe de son ancien collège, bien qu’une barbe de deux jours lui mange  les joues.

Par quel concours de circonstances un gosse de vingt ans devient un délinquant ? Je l’aurais bien questionné en d’autres circonstances mais me contentais de le dévisager humainement.

Il avait les yeux rouges, rouges et craquelés comme ces terres sèches que le soc ne peut plus labourer, comme ces terres pauvres que la main du semeur ne peut plus engrosser par simple manque d’eau, d’engrais et de terreau. Il avait des yeux rouges de fumeur de shit aussi.

 

Un an a passé.

J’avais évité le vol et le tag. Lui, avait écopé d’un mois ferme.

Je m’étais renseignée. Des parents à la rue ? Non ! Même pas !Un fils de bonne famille. Trop gâté de fric et de désamour. A la dérive, petit à petit.

Je ne l’ai plus revu jusqu’au mois dernier. Et depuis lors, il s’en est passé des choses, le concernant. La preuve cette autorisation que je serre fort comme un talisman.

 

Au cours de ma balade quotidienne, je l’ai revu.

Il traînait avec deux-trois va-nus pieds près d’un cabanon abandonné. Pas méchants pour deux sous, je les avais déjà croisé au collège, mais leurs échecs scolaires successifs et leur inoccupation latente risquait de les mener vers des dérives sans retour.

 Du reggae plein pot, ses copains fumaient ferme tout en le regardant taguer la façade décrépie. Tous, imperturbables, s’en fichait comme de l’an quarante de l’hurluberlue(moi en l’occurrence) qui vadrouillait en survet. C’est dire si j’avais l’air inoffensif. Lui, à sa mine étonné, j’ai vu qu’il tiquait un peu tout en continuant son œuvre.

Car c’était bien une œuvre dont j’ai suivi les étapes au jour le jour.

On aurait dit un strip, des cases de BD racontant une histoire.

Une plage de sable blond où l’eau s’en vient mourir, implorante.

Un surfeur, joues mal rasées, visage buriné et buste étroit  lui ressemblant comme un frêre, qui part à l’assaut de l’outremer constellé d’étoiles, sa planche au flanc.

La vague au faite de l’émeraude qui parade, mousse, se gonfle, s’affine, enrage et bouillonne les joues fouettées par le mistral.

Le djembé jouait en discontinu comme pour annoncer la lutte entre l’homme et les éléments.

Assise sur mon caillou je contemplais l’artiste qui s’activait sur son mur, je n’osais plus bouger pour me fondre dans le paysage ambiant. Une fausse manœuvre et mes travaux d’approche partiraient en fumée. Et puis, moment crucial, le jeune sur sa planche ne risquait il pas la noyade ?

Le surfeur appréhendait un rouleau, le chevauchait  pour ensuite se positionner dans l’œil de la vague, cherchant un tunnel, un passage avant qu’elle ne s’effondre, se lovant dans ce cocon protecteur. C’était magnifique.

Les mots du « Bateau ivre » de Rimbaud  chantaient sur la trame de ma mémoire tandis que le monstre rugissant se déchaînait.

« Et dés lors que je me suis baigné dans le poème

De la mer infusée d’astres et lactescent

Dévorant les azurs verts à flottaison blême

Et ravi un noyé poussif parfois descend. »

Voilà le vers qui s’ inscrivait à travers les graffitis.

J’étais conquise. L’artiste a du le sentir car il a tourné la tête et m’a souri.

Des bribes de conversation ont même été échangées entre eux, anciens du « bahut» et moi ancienne économe de ce dit « bahut pourri».

 

Alors, aujourd’hui, fière comme Artaban, j’ai poussé ma balade jusqu’à la mairie où mon mari est adjoint.

-Et pourquoi ne pas rafraîchir les murs décrépis de l’ancien collège ? Je connais un tagueur professionnel au top, lui ai je suggéré en début de semaine.

-Toi, un taggueur professionnel ?

-Oui, Alex, rappelle toi le collège. Un jeune un peu paumé à embaucher de toute urgence.

 

Il ne savait plus et d’ailleurs n’avait jamais connu d’Alex. Qu’importe ! Mon idée a porté ses fruits. Le conseil municipal a voté une fresque marine pour retaper les vieux murs d’enceinte de l’établissement. Alex dit « Tag-man » est sollicité par demande écrite signée en bonne et due forme. J’ai été désignée porte parole. Ce papier est ma victoire. Je chante dans ma tête.

 Après advienne que pourra ! S’il est aussi intelligent, que les propos de son ancien prof principal le laissaient sous entendre avant sa dégringolade, il comprendra j’espère cette fois ci d’où vient le vent et se laissera porter par les courants favorables pour se réinsérer en tant qu’artiste dans la société.


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B

Merci Monique.C'est justement l'espoir que je voulais transcrire. Celui de passer de statut de délinquant qui dégrade les biens publics au statut d'artiste reconnu pour son "Art de la rue".


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M

Très beau texte Brigitte et superbement écrit. Une belle histoire aussi toute empreinte d'espérance.


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