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Publié le par Monique MERABET

MOT POUR MOT

(Isabel ASUNSOLO)

 

 

Vous m'avez demandé de vous raconter ma jeunesse, alors voici.

J'ai pu mettre la main sur ce bic et ce vieux cahier où je viens de retrouver les poèmes d'amour de mon adolescence. J'ai gardé mes mitaines et un radiateur électrique réchauffe un peu mes reins. Du thé, j'en ai trouvé dans un placard pour qu'il m'accompagne tout le long de cette journée d'hiver. J'entends les cloches du monastère. J'essaie sans y parvenir de compter les coups. Est-ce que l'heure importe vraiment maintenant ?

Petit, je ne quittais pas ma mère d'une semelle. J'étais le fils unique de cette femme qui faisait tourner la tête de tous les hommes que nous croisions. Peine perdue : elle n'avait d'yeux que pour moi qui étais devenu le centre de sa vie depuis la mort de son mari, mon père, alors que je sortais de la petite enfance. Le chagrin avait creusé des cernes sous ses yeux mais l'avaient rendue plus belle encore. Altière, forte, elle m'éduquait dans l'austérité et le respect, se laissant très rarement aller à des démonstrations d'affection que je recherchais pourtant. Les fils de son amour étaient autres, plus subtils et sans doute plus solides que les apparences.

Chaque matin, quel que fût le temps, nous nous rendions à l'église nous recueillir et prier pour mon père. La rue était très importante dans ma vie : il fallait s'habiller correctement (le manque d'argent n'empêchait en aucun cas la décence) et j'étais très fier de mes chaussures bicolores que j'entretenais avec un soin spécial. Chaque sortie était l’occasion de profiter du spectacle de la vie du quartier où j'étais né. J'aurais voulu m'attarder, flâner, acheter du réglisse au gitan posté devant l'église, attraper à deux mains un pigeon dodu sur les marches du parvis... Mais je n'étais plus un enfant, disait ma mère en m'obligeant à me dépêcher.

Devant l'église que nous fréquentions, il y avait des travaux qui ont duré longtemps, toute ma jeunesse je crois. Personne ne savait plus trop leur but. Le trottoir ressemblait à une tranchée permanente avec des barrières, des tuyaux éventrés, des ouvriers dont les casques multicolores émergeaient. J'ai toujours vu ma ville natale en travaux. Au retour de chacun de mes voyages, mes pensées se désagrégeaient comme à l'adolescence, et je me retrouvais à nouveau avec l'étrange impression d'être moi aussi en construction.

les obreros sifflaient au passage les mollets féminins qu'ils apercevaient. Les femmes ne s'en offusquaient pas, personne n'accordait trop d'importance à cette coutume qui a disparu depuis. Sur le muret qui protégeait la tranchée des piétons, il y avait des inscriptions que je regardais à peine. Sans m'en rendre compte, jour après jour, les dessins et les mots prirent de l'importance : j'y attachais le regard puis ils firent leur chemin dans ma tête. Qu'était donc ce faisceau de flèches qui pointaient vers le ciel ? Lorsque j'interrogeais ma mère, elle tirait sur ma main pour me faire avancer plus vite. Date prisa. Les mots qui accompagnaient le dessin avaient fleuri un jour puis avaient disparu le lendemain remplacés par d'autres... Plus tard, il y eut de nouveaux dessins, des inscriptions aussi obscures mais je commençais à soupçonner qu'elles avaient un rapport avec la mort de mon père et je ne posai plus de questions. Je me contentai de lire les mots sur le mur puis de les méditer seul, intérieurement. Un jour, dans mon nouveau lycée, un camarade plus agressif que les autres (j'avais une réputation de doux poète) plaqua mon bras derrière mon dos et m'obligea à crier une phrase, des mots revanchards que je ne comprenais pas mais qui se superposaient avec ceux que j'avais lus un jour sur le mur près de l'église... des mots qui s'affichèrent derrière mes paupières en lettres orange.

 

Aujourd'hui j'écris dans une autre langue et j'ai du mal à retrouver les accents de l'époque. Mais il y a une chose dont on ne parlait pas que je n'ai pas oubliée : il y avait la peur. Dans l'air, dans les mots, dans les silences. Lorsque nous rencontrions quelqu'un dans la rue, des amis d'avant (d'avant la mort de mon père) ma mère parlait vite et peu, toujours pressée d'en finir... Une belle-soeur[1] que nous rencontrâmes un jour nous dit, d'un air un peu condescendant : "j'ai toujours su que vous étiez de ce bord-là..." "Tu te trompes, avait soufflé ma mère en baissant les yeux, nous étions de l'autre bord". Puis la conversation avait changé en direction de mes études je crois et des centimètres de l'ourlet qu'il avait fallu rajouter au bas de mon pantalon.

Je grandis. Sur le mur près de l'église d'autres inscriptions s'étaient succédé : Viva E., Viva F.N, viva la Republica... Ma mère m'apprit un jour ce que j'avais commencé à réaliser : que mon père était mort lors de cette guerre-là. On l'avait fusillé contre un mur avec des camarades qu'il n'avait pas choisis, pour des idées qui n'étaient même pas les siennes, un jour au petit matin... J'imaginai le mur éclaboussé de rouge, des fleurs psychédéliques où, au tableau de Goya des fusillés du Dos de Mayo que j'avais étudié se superposaient les effets de mes premières cuites...

Le muret resta longtemps la cible des slogans de tout poil qui, peu à peu perdirent leur goût de sang. L'humour commença à hanter le mur : des têtes d'animaux, des caricatures de têtes couronnées remplacèrent les phrases hostiles.

Un jour, il y eut même un coeur et deux mots. Il avait toujours été là, dans un coin du mur, planqué au milieu des dessins de haine obscènes et des mots que je ne comprenais pas. Il m'apparut soudain comme une évidence. Ces deux mots d'amour ont enseveli depuis les mots de tous les bords. Je les ai prononcés tout bas, en tête à tête, comme dans un souffle.

 

                                                                       isabel Asúnsolo (El Escorial, décembre 2009)



[1]           en Espagne la belle famille est la "famille politique"

 

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B


 Les tags peuvent évoquer les haines les plus terribles comme celles des guerres et l'amour le plus pur,
adolescent, sincére ! Un métier, taggeur ?
Bonne année à tous :
Brigedouce



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B


Superbe surtout lorsque des mots d'amour se glissent sur la violence passée pour la fleurir de pourpre.
Bonne journée!



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M

D'accord avec toi Brigitte! Le texte d'Isabel est magnifique... et si fort!