Tags... (VII)

Publié le par Monique MERABET

C'EST MON TAG QU'ON ASSASSINE
(Monique MERABET)



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Cette nuit-là, donc…

Rien n’avait marché comme à l’accoutumée. Vraiment, cette nuit, ce n’était pas son jour, aurait dit Mathieu qui affectionnait les jeux de mots.

Tout d’abord pour atteindre le lieu du rendez-vous avec son copain – un sombre terrain vague derrière la cathédrale en réfection – il avait dû slalomer entre les chicanes des « Rue barrée », « Déviation conseillée », « Changement de priorité », « Carrefour modifié », et autre « Mise en impasse » que les grands travaux entrepris en ville hérissaient de toutes parts. C’est en voulant prendre un raccourci – interdit, bien entendu – qu’il avait basculé avec sa moto dans une fondrière, et atterri, tête la première, sur un amas de vieilles planches et de pavés tranchants.

Ah ! Ces maudits chantiers !...

Au début, ils en faisaient des gorges chaudes dans leurs cités, rien qu’à imaginer les gémissements indignés des nantis qui ne pouvaient plus jouir à leur aise de leurs sacro-saintes bagnoles ; et puis, comme cela s’éternisait, les embarras avaient fini par les toucher de près, eux aussi : les lignes de bus empruntaient des parcours chaotiques et capricieux, voire disparaissaient du jour au lendemain.

Un traquenard, voilà ce qu’étaient devenus ls déplacements urbains ! Et maintenant, c’était lui, Arthur, qui tombait, victime de la sinistre farce qui virait au cauchemar mais dont les conséquences elles, étaient hélas bien concrètes.

Il s’en sortait sans grand dommage – quelques égratignures ! il en avait vu d’autres – mais le jean « baggy » dernier cri, qu’il avait eu bien du mal à se payer, était en lambeaux ; quant au booster, avec sa fourche tordue et sa roue arrière voilée, sa remise en état exigerait de longues heures de travail.

De fort mauvaise humeur, Arthur et sa monture se traînèrent clopin-clopant jusqu’à l’endroit convenu ; et là, suprême déconvenue, Mathieu n’était pas encore arrivé ! Il attendit, trompant l’inquiétude que lui causait ce contretemps inhabituel par l’évocation de la personnalité décoiffante de son camarade.

Un vrai chef, ce Mathieu ! C’était lui, bien sûr, qui organisait leurs expéditions nocturnes. Il était admiré dans le petit monde lycéen pour sa gouaille, et surtout pour son aptitude à se sortir des situations les plus délicates.

Ainsi quand la prof de sciences, une vieille fouine, les avait surpris en train de feuilleter le cahier de dessins de Mathieu pendant le cours.

- Oh ! Mais vous êtes doué pour les tags, avait-elle dit hypocritement (celle-là, elle voulait à tout prix éviter les conflits et, pour s’en préserver, tentait de prendre les élèves dans le sens du poil).

- C’est pas des tags, c’est des graffs ! avait rétorqué Mathieu avec superbe.

- Euh ! avait fait l’autre, décontenancée, quelle est la différence ?

Devant tant d’inculture manifeste, Mathieu s’était retranché dans son quant-à-soi ; d’ailleurs, par principe, il se refusait à pactiser avec l’ennemi.

- Secret professionnel, M’dame ! Mais si vous voulez, je peux venir décorer votre salle à manger.

Le choc !

La prof, complètement dépassée, avait failli avaler sa craie et avait battu en retraite sous les regards goguenards de toute la classe. Ils en riaient encore.

Après une demi-heure de vaine faction, Arthur, complètement perdu, se demanda ce qu’il convenait de faire.

Le souvenir – qui commençait à devenir douloureux – de sa précédente mésaventure l’inclinait à rebrousser chemin, et il songea avec amertume à la route qu’il lui faudrait parcourir, à pied cette fois. Cependant, craignant de passer pour un dégonflé vis-à-vis de la bande, il se résolut à remplir sa mission coûte que coûte.

Non loin de la cour où il se morfondait, il avisa les murs encore vierges d’une vieille boutique qui semblait complètement ensevelie dans l’ombre d’un énorme manguier ; la bâtisse était située à l’angle de deux ruelles défoncées où ne passerait certainement pas âme qui vive à cette heure tardive. Allons ! les embarras de la ville avaient du bon malgré les meurtrissures qui en résultaient : ils le préserveraient des curieux inopportuns.

Il recoiffa donc son casque (astuce de Mathieu pour ne pas être reconnu) et il se mit à la besogne, sans grande conviction toutefois. Après de grossiers barbouillages plutôt apparentés à de vulgaires graffitis de l’ère ante-taggienne, il s’apprêtait à ranger son matériel et à décamper lorsqu’il s’entendit héler :

- Hé ! l’artiste ! pourquoi t’es pressé comme ça ? Fais-nous donc profiter de tes talents.

Deux agents de la B.A.T (Brigade Anti Tag) munis de peinture et de rouleaux le dévisageaient, surgis il ne savait d’où. Arthur se sentit coincé et regretta davantage encore le lâchage de Mathieu qui, mieux que personne, savait créer une diversion pour s’esquiver au moment opportun ; cela leur avait sauvé la mise à maintes reprises. Mais seul, et qui plus est, empêtré  d’une machine hors d’usage, il n’avait aucune chance. Il tenta une aléatoire fuite, mais fut vite rattrapé par les deux employés.

- Ne te sauve pas, voyons ! On ne te fera aucun mal. On veut juste admirer l’artiste en pleine création, railla le grand maigre. Pas vrai, Marcel ?

Les deux hommes ricanèrent.

Résigné, Arthur avança la main pour se saisir d’un de leurs bidons afin de recouvrir son ouvrage d’une uniforme couche de peinture fraîche.

Marcel l’arrêta :

- Ah non ! P’tit… tu vas pas nous enlever le pain de la bouche. Nettoyer, ça c’est notre job. Toi, tu tagues.

Et il tendit au jeune homme médusé son sac de bombes abandonné par terre.

Arthur fut en proie à une sourde angoisse face à l’absurdité d’un tel comportement, se demandant à quel châtiment cruel et raffiné le destinaient ses bourreaux. D’autant que deux policiers en patrouille étaient venus les rejoindre et, après des conciliabules chuchotés, s’étaient installés sur un tas de pierre et l’encourageaient, eux aussi, de la voix et du geste.

Le garçon s’exécuta d’une main mal assurée pour commencer. De grosses gouttes de sueur se formaient sur son front tendu et dégoulinaient par les orifices du casque que personne –autre bizarrerie – n’avait songé  lui faire ôter. Une idée saugrenue effleura son esprit embrouillé. Il se rappela les légendes qui couraient sur le danger à demeurer, la nuit tombée, dans l’ombre d’un manguier, l’arbre ayant la sinistre réputation de servir de reposoir à toutes sortes d’âmes errantes plus ou moins mal intentionnées. Bien qu’Arthur fut peu enclin à faire cas de telles superstitions, son subconscient en était naturellement imprégné ; il se dit, malgré lui, que peut-être les quatre spectateurs qui ponctuaient sa prestation de commentaires enthousiastes, étaient des spectres qui, venus de l’au-delà, partageaient avec lui l’émerveillement d’une création artistique. Mais il se reprit bien vite. Pour avoir souvent fréquenté le couvert des manguiers sans conséquence fâcheuse, il ne pouvait croire plus longtemps à de telles élucubrations.

Soudain, comme illuminé par l’évidence, Arthur comprit. Sans conteste, il évoluait en plein rêve. Des scènes aussi aberrantes ne pouvaient émaner que du domaine des songes. Cette pensée le rasséréna, et il se laissa emporter par l’euphorie de la situation présente.        Pardi ! Puisque l’irréel s’était invité sans crier gare, autant le suivre jusqu’au bout, n’est-ce pas ? Surtout lorsqu’il s’annonçait sous d’aussi riants auspices.

Le métier de tagueur, comme chacun sait, ne se conçoit que dans la hâte et la précarité ; pour une fois qu’il pouvait l’exercer en toute quiétude, il n’allait pas s’en priver ! Donc, sous l’œil attentif et intéressé d’un parterre de connaisseurs qui s’était étoffé d’une poignée de noctambules égarés, le dessinateur se concentra, choisit ses teintes, prit toute la mesure de la gigantesque toile qui lui était si généreusement octroyée, et se lança dans la réalisation d’arabesques, de festons, de pleins et déliés du plus bel effet. Les couleurs explosaient sous ses doigts agiles qui s’activaient en automates, presque en état de transe ; on aurait dit que les figures se mettaient en place d’elles-mêmes, telles les phases d’un virtuel jeu interactif entre la pierre et lui.

Lorsqu’il eût recouvert la paroi jusqu’au moindre centimètre carré, le mur présentait un feu d’artifice pictural où les boucles s’entrelaçaient, s’embrassaient dans un patchwork délirant de vie et de gaieté. Alors, pris par le charme de la fantasmagorie, le champion de la calligraphie rupestre retira son heaume – tel un chevalier lançant un défi à l’irrationalité ambiante – et, souriant, salua ses admirateurs dans le brouhaha des applaudissements et des bravos. Il rayonnait de joie et d’orgueil sous la pluie des compliments qu’on lui prodiguait :

- Magnifique !

- Sublime !

- Génial !

- Grandiose !

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(image Monique)

Tout à sa gloire il ne remarqua pas l’hilarité de moins en moins contenue de l’assistance qui s’éclipsa peu à peu ; il n’entendit pas non plus l’un d’eux, sans doute un esthète déçu, soupirer ; « Dommage ! »

Quand Arthur réintégra la banalité du quotidien sans trop savoir comment, il était seul à contempler son chef-d’œuvre ! Oui, son chef-d’œuvre. Le mot n’était pas trop fort. Les alentours déserts et l’inexistence de traces matérielles des spectateurs évanouis comme par magie le confortèrent dans le sentiment qu’il avait imaginé leur présence : par contre, les bombes vidées gisant à ses pieds et les taches colorées maculant son tee-shirt lui apportèrent la conviction qu’il était l’auteur de l’œuvre qui s’étalait sous son regard ébahi. Mathieu sera fier de moi, songea-t-il, lorsqu’il verra avec quel soin j’ai reproduit les graffs de son cahier. Cette idée lui donna le courage d’accomplir le chemin du retour, poussant sa bécane.

Les éboueurs officiaient déjà lorsqu’il atteignit, fourbu, son lit sur lequel il s’écroula pour un sommeil dépourvu de rêves.

Dès qu’Arthur ouvrit les yeux au milieu de la matinée, le doute revint l’assaillir sur la nature des évènements de la nuit passée : rêve ou réalité ?

Sans avertir quiconque, il décida de se rendre sur place afin d’y voir plus clair. Et là, à l’endroit précis où il avait tagué la veille, il demeura pétrifié devant le forfait qui se perpétrait sous ses yeux hallucinés. Le bulldozer avait entamé son œuvre de démolition et tout un pan de la fresque était déjà retourné en poussière.

C’est alors que sur les lieux du crime il vit s’avancer Marcel et le grand maigre, pliés de rire.

Il détala. 

 

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A

Si j'avais lu la réponse au commentaire précédent, je n'aurais pas eu à demander où j'avais lu cette nouvelle ! Etourdie que je suis...
Moi non plus je ne la trouve pas du tout triste, cette histoire, mais très malicieuse.


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A

Eh bien, Arthur aura ainsi acquis deux fois la notion de l'éphémère...
J'aime bien ce texte, Monique, mais je crois que je l'avais déjà lu... Où est-ce ?
Dans un de tes recueils de nouvelles, peut-être ?
Elle me plaît vraiment beaucoup cette notion de "piégeur piégé".


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B

Une histoire bien triste pour un garçon qui avait le droit d'être reconnu.


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M

Bonjour Brigitte
Je ne l'avais pas vue "triste" cette histoire quand je l'ai écrite en 2001. Elle a été publiée dans un recueil "Contes à temps perdu" qui est quasiment épuisé aujourd'hui.
C'est vrai que la chute est un peu "cruelle" mais après tout, le destin d'un tag (ou autre expression murale) c'est bien d'être gommée, non? En tout cas à cette époque, on ne les envisageait pas
comme une forme artistique. Les choses ont bien évolué heureusement mais j'avoue garder ma préférence pour les graffs "sauvages" et éphémères.