Tags... (VIII)

Publié le par Monique MERABET

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L’échappée belle

(Anick BAULARD)

 

 

            Tout avait commencé  par une simple ligne rouge, une ligne bien droite, bien nette, sur le mur aveugle d’un immeuble décrépit de la banlieue nord.

 

            Elle lui avait sauté aux yeux alors que le train ralentissait pour aborder la gare du Nord, son terminus, comme chaque matin. Il l’avait réveillé, ce trait incarnat, cisaillant à la fois le brouillard d’une aube de décembre et celui de son cerveau en « pilotage automatique ». Il en avait suspendu son geste de prendre son pardessus dans le filet à bagages et il s’était demandé, soudain, ce qu’il faisait là, dans ce train, le même, depuis tant d’années… La balafre sanglante venait de le sortir, douloureusement mais inexorablement, d’une longue période de léthargie dont il avait oublié le point de départ. Toute la journée, au bureau, il avait été obsédé par cette vision matinale, si fugace et si prégnante à la fois.

            Le trajet du soir, dans l’obscurité, ne lui avait pas permis de repérer l’endroit précis du tag écarlate et il s’était même mis à douter de sa réalité. Aussi, le lendemain matin, dans le train, avait-il investi la place près de la vitre, pour guetter. Et il l’avait vue, à nouveau. Mais elle n’était plus seule, la ligne rouge, elle était devenue le diamètre d’un large cercle, jaune fluo, éblouissant, et ce soleil du mur avait remplacé, dans sa tête, celui du ciel, désespérément absent. Tout au long du jour il y avait songé, accomplissant machinalement les besognes répétitives d’un travail qui ne le passionnait plus depuis fort longtemps.

            Les allers  province-Paris, les  retours, étaient partie intégrante de la terne routine de sa vie. Il y avait belle lurette qu’il connaissait par cœur le petit monde étriqué des habitués du wagon : secrétaires en mini jupe, appliquant leur rimmel avec un art consommé, collégiens braillards, ouvrier à casquette terminant sa nuit derrière les pages de « L’Equipe », prof à lunettes et tailleur strict, corrigeant à la hâte quelques copies sur ses genoux. Il ne les voyait, ne les entendait  même plus, tous ces bagnards du petit matin ; lui-même tapait sans conviction sur le clavier de son ordinateur portable pour se donner une contenance, pour « passer le temps ». Le temps… mais qu’est-ce qu’il en faisait de son temps ? Etait-ce cela, sa vie ? Gris des aubes hivernales, gris du pardessus de laine, gris du quai parisien, gris des murs du bureau… Et tout à coup, cette explosion de couleurs sur un mur anonyme, cette échappée belle de l’imagination ! Car chaque matin, désormais, le voyage en train n’avait plus pour lui qu’un seul véritable but : le mur des tagueurs.

            Et il n’était jamais déçu. Parfois, le cercle jaune barré de rouge s’emplissait de dessins naïfs, rose indien ou vert jade, soulignés de larges traits noirs, et sa journée était alors remplie du souvenir des albums à colorier de son enfance, de sa mère qui lui tenait la main pour « ne pas dépasser ». D’autres fois, des graffs chantournés et mystérieux, quelque peu inquiétants, chevauchaient les dessins de la veille ; alors, c’étaient des questions innombrables qui lui occupaient l’esprit : qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Cela ressemblait à une récrimination, à une revendication, mais laquelle ? .

 

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 Et qui étaient donc ces jeunes assez inconscients, assez fous pour « bomber » ainsi, la nuit, à des hauteurs vertigineuses, au mépris du danger que représentaient les caténaires ? Il se prenait à les admirer, à les envier. Pour lui, la rage, la révolte, c’était trop tard, il lui faudrait « finir en gris », mais pour ceux-là, il fallait que la couleur explose, c’était tout ce qu’il leur souhaitait, très sincèrement, très ardemment. Il leur devait bien ça, d'ailleurs, à ces tagueurs anonymes : grâce à eux, il passait dorénavant ses journées au milieu de rêves colorés, tantôt voguant sur des mers bleu turquoise, tantôt ondulant sur la vague ocre des dunes du désert, tantôt fantasmant sur la plastique de la jeune fille que le graffeur de la veille suppliait de revenir !

            Bientôt, même, il s’aperçut qu’il « voyait » à nouveau les occupants du wagon, il remarquait le changement de ton du rouge à lèvres des secrétaires, le vocabulaire imagé mais pas inintéressant des collégiens ; il se fit même la réflexion que la prof, lorsqu’elle ôtait ses lunettes, était bien jolie.  Décidément, les artistes nocturnes étaient de véritables magiciens pour avoir ainsi transformé ce mur lépreux en jardin psychédélique et redonné à sa vie des teintes oubliées.



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Ce fut le printemps, puis l’été et les vacances. Alors que, chaque année, il attendait ces trois semaines avec impatience, il se surprit à les envisager comme une corvée nécessaire ; il allait retrouver le même hôtel miteux, le même bord de mer sans grâce, les mêmes pizzas sableuses, la même crème à bronzer. Le gris, encore, en un peu plus clair… Il lui fallait donc quitter, pour cet univers insipide, cette vie apparemment inchangée et pourtant toujours  nouvelle qui lui apportait chaque jour une surprise, chaque jour un horizon tout neuf. Il partit à contrecœur.

            Le premier jour de septembre le trouva heureux de « reprendre le collier » et surtout de reprendre le train ! Son impatience augmentait à chaque tour de roue, il colla son nez à la vitre bien avant la rencontre espérée. C’est la vision d’un trou béant qui le cueillit au niveau de l’estomac : on avait démoli l’immeuble ! Non, ce n’était pas possible, il avait dû mal voir…

«  C’est pas dommage, hein ! Toutes ces saletés sur les murs, si c’était pas honteux ! » s’exclama l’ouvrier à casquette. Il fut incapable de répondre, muet de saisissement et il sentit monter en lui une sourde colère, une douleur aiguë, aussi, indicible, ridicule…

 

A cet instant précis il sut, avec certitude, que le lendemain matin, inexorablement,  il tapoterait à nouveau sur son ordinateur… mais surtout que, jamais plus, non, jamais plus, il ne rêverait en couleurs.

 

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A


Je viens de découvrir mon texte avec de si belles illustrations ! Le bleu de la mer et l'ocre des dunes... juste ce qu'il fallait ! Merci, Monique, une fois de plus !



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M

Merci Anick pour cette "échappée" colorée. Je trouve queque parenté entre ton texte et le mien (C'est mon tag...) et je m'en réjouis même si nous n'avons pas entré notre histoire sur le même
personnage: le spectateur pour toi, le tagueur pour moi.


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J

Je reviens enfin visiter ton blog transformé, riche de textes et de photos. Très intéressant !

Bonne année à toi et aux tiens,

Amitiés.


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M

Merci Joseph pour tes appréciations. A quand ta participation à notre groupe Pat' Pantin?
Je te joins aussi mes meilleurs voeux pour 2010.