
GUILLETTE ET LE PACTE DU DIABLE.
(Brigitte LASCOMBE)
(image Flickr)
Il était une fois un hameau queyrassin qui frisait les sommets tout en se prélassant dans un écrin de mélèzes
et de pins cembros.
Tout en contemplant les cimes pures peuplées de chamois, de marmottes et de bouquetins, ce paisible village chantait son bonheur pastoral de fontaine en fontaine et
de chalet en chalet.
Les fustes sur les façades, ces greniers à foin en balcons, colorées à souhait, signaient la joie de vivre.
L’entraide était de mise. Perché sur une tour de mélèze, le clocheton appelait à la solidarité de la communauté lors de décisions importantes comme la date de la
fenaison en alpage, celle de la tonte des moutons ou celle de la cuisson du pain. Mais, il carillonnait aussi en cas d’incendie, d’avalanche ou de crue pour signaler un danger.
Ce jour là, alors que la montagne riait sous le soleil écrasant d’été, la cloche retentit sept fois pour
conseiller la prudence. Le son grave et puissant survola les toits d’ardoise pour se perdre dans le grondement impétueux du torrent.
Guillette, partie aux aurores pour taquiner la truite dans les
gorges du Guil, occulta complètement l’avertissement tant elle était occupée à fourrager au sein des herbes de la berge.
Elle habitait une cabane, non loin de là, avec son père le berger. Ce dernier étant parti en alpage depuis un
bon mois, elle profitait de sa liberté et arborait l’insouciance de ses vingt ans.
La jupe relevée et coincée dans sa ceinture, les jambes nues dans l’eau glacée, elle traquait sa proie. C’était un spectacle appétissant qu’observait en souriant un
jeune homme au chapeau écarlate.
Guillette redoutait plus que tout de perdre sa beauté. Pourtant, à vingt printemps, les cavaliers se pressaient
lors des bals du village, mais elle hésitait, et plus le temps courait à grands pas de géant plus elle s’inquiétait de laisser passer sa
chance.
Se sachant belle, elle ne fut pas effrayée outre mesure lorsqu’elle surprit le regard étincelant du bel inconnu posé sur sa gorge naissante.
Innocente, inconsciente, ignorante de l’appel à la prudence du clocheton, comment aurait elle pu deviner qu’un loup
garou velu à la bouche écumante et aux crocs menaçants décimait les troupeaux la nuit tout en usurpant la journée durant l’apparence du tranquille promeneur.
« Un loup garou ? »
La pensée d’une bête malfaisante n’effleura même pas la jeune fille, tant elle était hypnotisée par le merveilleux regard émeraude.
-Fais un pacte avec moi lui murmura le diable d’une voix enjoleuse, lisant dans ses pensées de beauté éternelle. Car vous vous en doutez, il s’agissait du diable en
personne.
Et, continua t il d’un ton mielleux, je te promets que tout au long de ta vie tu garderas ta beauté.
Guillette souriante et confiante, entrevoyant tous les hommes du village couchés à ses pieds comme un troupeau de moutons bêlant, signa le pacte illico.
« La beauté contre une âme, ce n’est rien après tout ! »
« Mal lui en prit bien sûr ! »


La jeune fille, son panier de truites frétillantes au bras, rentra chez elle à la tombée de la nuit. Sa peau lumineuse irradiait d’étranges reflets bleutés. Les
reflets de la jeunesse éternelle. La beauté du diable !!!
Sur le chemin du retour, une nuée de brouillard survolait les eaux glauques l’étang. Quelques feux follets brûlaient ça et là. Un corbeau noir de jais tournoyait au
dessus de sa tête en poussant des cris stridents. Les croix, plantées sur le bord de la route pour bénir les fruits de la terre, se brisaient avec fracas.
Effrayés de la voir revenir transformée comme nimbée d’une lumière surnaturelle, les paysans, se doutant de l’origine
diabolique du halo, s’écartèrent sur son passage. Ils tressaillirent comprenant qu’un phénomène « pas très catholique » se tramait dans le
hameau.
Chacun se signa.
Dés le lendemain des faits mystérieux se produisirent.
-Le lait de ma Titine a tourné s’ écria le Pierrot en émergeant de sa grange.
-Moi c’est ma biquette qui est passée de vie à trépas. Et mes autres chèvres bavent bizarrement. Une maladie infectieuse commence à sévir ! commenta le
Martin.
Puis, lorsque l’orage saccagea les récoltes et l’eau se tarit dans les fontaines la colère gronda au sein de la communauté.
-C’est la faute de cette sorcière de Guillette. Elle est possédée.
-Oui, confirma une matrone, je l’ai vue, de mes yeux vue, enfourcher un bâton pour se rendre au sabbat. C’était pleine lune et cachée dans les taillis j’ai observé
sa danse avec le démon.
Les langues se déliaient et plus les jours passaient plus Guillette devenait « la sorcière » aux yeux de tous.
-Il faut la juger décida le maire, voyant les jeunes hommes énamourés tombant comme des mouches après un seul baiser de leur satanique dulcinée. Il en va de
l’avenir de la population !
Le père de Guillette, rappelé dare-dare de ses alpages, arriva au pas de course, les moutons à ses basques. On
le craignait car il avait une autorité naturelle qui en imposait.
-Laissez moi trois jours, plaida t il, pour la délivrer du mal qui la ronge ! Guillette est une enfant du pays. Elle est brave. Vous la connaissez depuis
toujours. Ayez confiance. Elle est ma fille unique et je m’en vais appeler le Guillou, le magnétiseur du village des Prats.
Cet ami détenait le don. La trentaine, à peine, il n’avait pas son pareil pour couper le feu, charmer les douleurs,
précipiter la venue au monde d’un nourrisson récalcitrant. Il connaissait les herbes, les mots, les conjurations, les contre sorts. Il avait acquis le pouvoir légué par son propre
aïeul, magnétiseur lui même.
Le clocheton sonna à nouveau sept fois pour réunir les villageois autour de l’exorciste.
-Appliquons quelques touffes de poils des chevrettes saines sur les oreilles des bêtes malades !
Répandons du sel sur le seuil des chalets !
Clouons un fer à cheval sur chaque porte !
Emplissons un pot de terre d’aiguilles neuves, portons les à ébullition. Dans cette épreuve des douleurs Guillette demandera pardon.
Ainsi fut fait, Guillette sortit peu à peu de sa léthargie.
Le lait de la Titine redevint crémeux à souhait, les chevrettes baveuses guérirent subitement, les fontaines coulèrent
à nouveau.
Aspergée d’eau bénite par le curé du village, venu à la rescousse, Guillette tomba à genoux pour implorer le pardon de tous.
En ce jour du 15 août où l’on fêtait la Vierge à grands coups d’Ave Maria, chacun voulut y voir un miracle surtout lorsqu’en un ultime battement d’ailes le grand
corbeau sournois, perché de plus en plus souvent sur l’épaule de la jeune fille, prit son envol pour l’éternité.
Guillette la sorcière, guérie, devint la belle Guillette promue reine d’une fête gargantuesque.
Elle trouva chaussure à son pied en la personne de Guillou le magnétiseur.
Moralité :un bon tour de main suffit à démanteler un mauvais pacte avec le diable.