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Faux départ

Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 14:37

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LECTURES AU JARDIN DE L’ÉTAT

 

Samedi 13 Février2010,

 

Les allées du jardin de l’Etat prennent des allures de kaléidoscope, pétales multicolores, feuilles sèches et scories mêlés.

 

Au pied du banc

tapis d’étamines blanches

- dans mon livre il neige

 

La dame aux cheveux blancs

se redresse, les mains rouges -

cascavelle

 

Des groupes de taïchi s’éparpillent à l’ombre des arbres.

 

Gestes déliés

la même respiration

que les feuillages

 

Le club Pat’ pantin investit un kiosque déjà occupé par un petit garçon et son père. Tout près d’un petit bassin où s’épanouit un lotus bleu.

 

Nos voix…

la petite auto

fait des ronds sur le gravier

 

Les mots s’envolent

- au ras de l’eau

libellule

 

Autour de nous le silence que magnifie le chant des oiseaux. Et cette étrange impression de voir surgir des troncs environnants où se déroulent d’étranges sculptures, tout un peuple secret…

 

Pèz bien out bann mo –

Dann piédboi in takon lo zanj

I akoute anou

 

Comme à chaque fois j’ai pris des photos. Insolite  des images que surprend mon appareil…

 

Photo du bassin -

un coin de ciel miroite

sur mon écran

 

L’art du temps ? L’art du vent ? Chaque arbre devient carnet d’aquarelliste. 



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Texte et photos: Monique MERABET

A partir de demain, 15 Février, vous pourrez découvrir les textes sur le thème "Faux départ"

Par Monique MERABET - Publié dans : Faux départ
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Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 00:00




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                                                                                            (Photo Monique)


LA PAPAYE

(Huguette PAYET)

 

 

 

 

De tous les fruits de notre Eden

Elle était la reine.

N'avait pas l'ombre d'un défaut

Notre Colombo.                                

D'un bel orange colorée,

Sa chair satinée

Avait de manière partielle

L’avant-goût du ciel.

Les oiseaux pas fous pour un sou,

Tout autant que nous,

Attendaient patiemment le jour

Qui conviendrait pour…

Ils affûtaient déjà leurs becs

Jusqu’alors bien secs.

Nous, les enfants, rêvions sans fin

Au festin divin.

Venue d’on ne sait où, grand-mère,

En car courant d’air,

Chapeau à voilette et bas noirs,

Changea net l’histoire.

C’est elle, qui reçut la papaye

Pour en faire ripaille.

Dans un sac un fruit entier

Craint moins que moitié.

 Mais qui aurait pu deviner

 Qu’elles nous reviendraient,

 Et la grand-mère et la papaye

 De si belle taille?

Toutes les deux avaient raté

Le vieux car bondé.

La contrariété fut de mise

Faut-il qu’on le dise ?

Dans la famille l’on raconte,

Mi-rire, mi-honte,

Que tous, oiseaux y compris,

Boudèrent le fruit.

Par Monique MERABET - Publié dans : Faux départ - Communauté : Alice, au pays des merveilles
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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /Fév /2010 00:26

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(image Flickr)

FAUX DEPART

(Isabel ASUNSOLO)

 

                                                                                                                 à K. P.

 

 

Elle a mis ses guêtres, chaussé ses raquettes. Empaqueté la nourriture lyophilisée pour la longue marche qu'elle prépare depuis des mois : la traversée d'est en ouest de la Cordillera cantábrica. Plusieurs jours de marche dans le froid de la péninsule ibérique sauvage. Elle pense avoir l'entraînement, l'équipement pour ce dur trek hivernal. Les cartes, les boussoles, le sifflet pour alerter en cas de chute dans une fissure (ce qu'elle redoute le plus), le camping gaz et ses recharges, les briquets, tout le matériel bien rangé, pesé et pensé comme elle dit, les muscles affûtés... et bien sûr le moral chargé à bloc par le désir de mettre ses pieds sur la neige toute neuve.

Elle connaît comme personne le plaisir des chemins que la neige rend nouveaux. Son pied est le premier sur cette couche molle où elle s'enfoncerait sans le soutien des raquettes. Lorsqu'elle se retourne, elle voit ses empreintes derrière elle qui rétrécissent déjà sous le couvert de la neige qui tombe... Chaque pas est un effort et une joie. Elle se sent vivante. Le froid saisit douloureusement ses joues et son front dans l'espace compris entre sourcils et bonnet. Elle s'entend souffler régulièrement, tout va bien. Le chemin, dessiné de blanc, est étroit maintenant. On le devine aux troncs de plus en plus rapprochés des épicéas.

 

Depuis plusieurs jours, c'est la ventisca, ce vent du nord chargé de minuscules boules de neige gelée qui s'immiscent partout, les narines, le coin des yeux... Mais elle doit continuer, elle sait qu'il n'y a pas de marche arrière possible. La beauté du paysage la paralyse : les épicéas ploient sous leur charge de neige, ils s'inclinent vers elle de part et d'autre du sentier, comme une haie d'honneur. Elle s'arrête pour reprendre son souffle, ferme les yeux puis les rouvre : les troncs orange, les aiguilles sous la neige d'un vert bleuté font un tableau saisissant sous la chanson du vent. Sur la neige, des bouts très fins d'écorce orange d'épicéa roulent et se posent un peu plus loin, seule tache de couleur sur tout ce blanc qui remplit chaque creux, dessine partout des bosses dodues.

 

Elle n'a rencontré personne depuis trois jours. La dernière fois, elle a échangé quelques mots avec un berger qui lui a donné une gorgée de brandy. Ses réserves ont beaucoup diminué et elle n'est plus très sûre de son itinéraire. Maintenant elle s'arrête, sort son carnet pour griffonner quelques mots, trois fois rien...

Elle dessine aussi, les branches tombantes qui s'enlacent et se redressent.

 

Après le froid des dernières heures, une chaleur délicieuse l'engourdit. Elle enlève ses gants, son bonnet, laisse le grésil blanchir ses cheveux noirs, ferme encore les yeux... Une douce ivresse la gagne, la berce. Elle est sur le point de s'endormir dans la neige lorsque soudain une petite voix dans sa tête, un accent connu venu de très loin la fait sursauter :

Oté Tizabel, lé toute molle, réveille a ou !!

Et dans la bouche, un goût de mangues sucrées lui fait ouvrir les yeux...

Elle remet gants et bonnets et reprend la marche.


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Par Monique MERABET - Publié dans : Faux départ
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Mercredi 17 février 2010 3 17 /02 /Fév /2010 00:44

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                                                                                        ( Photo Monique)



ÉTRANGETÉS

 

Derrière la fenêtre

mars débridait la lumière

dans un bleu miraculeux

sans une fronce de nuages.

 

Pas un oiseau ne filait !

 

Tout d’un coup,

dans la chambre d’un fils

des corps de volatiles enlacés

se sont échoués…

 

Avec quelques épis de blé couchés,

comme de funestes présages,

 

limites

d’une impitoyable destinée…

 

 

ÉMIETTEMENT

 

Voilà le miroir cassé

où mon visage a pleuré

dans les débris !

 

Qu’as-tu fait, cher petit Alain,

de tous ces matins

aux bras ouverts ?

 

Une dizaine d’années sur la terre…

Ta jeune vie, telle la rosée,

ne s’épanouira jamais !

 

Offrande de ton sang versé,

pour un monde assombri !

 

Côtoyé l’absence

dans la nuit des hivers.

Mouvance du soleil.

 

Un départ

de la planète !

 

Vibrations

dans la chaleur

des étés…

 

Ces deux textes sont de Brigitte NEULAS-BERMOND. Je vous livre un extrait du message accompagnant l’envoi de ses poèmes :

 

« …  je considère que tous ceux qui sont partis hors de ce monde ont tous fait des « faux  départs ». Car on ignore tout sur ce grand voyage, sur ce fossé à franchir qu’est ce passage de la vie à la mort !... »

Par Monique MERABET - Publié dans : Faux départ
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Jeudi 18 février 2010 4 18 /02 /Fév /2010 00:00

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(image Flickr)

LE PAYS DE MON PÈRE

(Monique MERABET)

 

 

 

Il avait l’air tout réjoui, mon père, ce soir de Juin 1965. La joie illuminait ses yeux. La joie et sans doute aussi le petit rouge de trop dont il était coutumier.

Malgré l’heure tardive, il avait exigé que ma mère réveille toute la maisonnée. Nous étions déjà dix frères et sœurs à l’époque : la smala d’Abd-El-Kader, ironisait  l’assistante sociale lors de ses visites.

Moi j’étais en permission : ma première perm d’engagé dans l’Armée Française. J’avais retrouvé sans grand plaisir les murs délavés du bloc qui abritait la famille, les trois chambres où s’agglutinaient les lits superposés, les caves vandalisées et la marmaille bruyante, agressive qui courait sur le parking…

L’armée avait présenté pour moi la porte de salut, la seule échappatoire à l’usine qui attendait les « bâtards » comme nous, affublés d’un prénom musulman… ce qui ne nous évitait pas par ailleurs l’épithète de « gaouris » de la part des « vrais arabes ». Ma mère d’origine bretonne, était fière de voir son aîné intégrer les rangs de l’Armée Française où – elle n’en doutait pas – mon intelligence me propulserait au plus haut grade. Mon père, lui, avait signé mon engagement mais ne s’en vantait guère.

Ce soir là, devant la famille rassemblée bon gré, mal gré, mon père souriait de toutes ses dents, de tout son regard, lorsqu’il nous annonça la bonne nouvelle :

- Lucette (il prononçait Licette), dans un mois jour pour jour, on prend le bateau à Marseille. On part. Tu peux commencer à faire les paquets.

Ma mère sursauta. De saisissement, elle faillit laisser tomber Aziza la petite dernière qu’elle berçait dans ses bras.

- Partir ? Où ça partir ?

Sûr de lui, mon père plastronna :

- On part là-bas, là-bas dans mon pays ! Mon pays libre maintenant !

- Tu veux dire… en Algérie ? Mais tu es fou, Kader ! Ils ne nous laisseront même pas entrer. On est Français.

Mon père éclata de rire, la prit par la taille et la força à le suivre dans un pas de danse improvisé.

- Français ? Non ! C’est fini la France ! Je viens de rendre ma carte d’identité française aux gendarmes.

Fièrement il exhibait un carton vert couvert de calligraphies arabes.

- Regarde ! J’ai la carte Algérienne maintenant !

Maman était effondrée. Les enfants qui avaient sommeil, comprenaient bien à voir son expression que quelque chose clochait. Ils commençaient  à s’agiter.

- Les enfants… Ils ne parlent même pas un mot d’arabe… Et Samia qui va passer son bac. Et Moktar…

Mon père balaya les objections d’un ton péremptoire.

- Fais taire cette « brèle » dit-il en désignant le bébé qui s’était mis à couiner. Et toi, femme tais-toi aussi ! tu n’y entends rien…

Dans son euphorie, il retrouvait le ton de commandement des mâles de son clan. Là-bas ce sont les hommes qui savent. Ce sont eux qui font la loi.

Et il parla, parla… Nous n’avions pas l’habitude de l’entendre aligner autant de phrases d’une même haleine. Ce flot de paroles qui jaillissaient du plus profond de son être donnait à son discours des accents lyriques.

Il allait retrouver ses cousins, ses oncles. Ils ressouderaient la tribu dispersée des Ouled Bakti…

Il déroulait pour nous la vie pastorale et austère qu’il avait connue autrefois avant de rejoindre l’armée de libération rassemblée par le général De Gaulle (il se disait d’ailleurs « degaulliste »). Puisque cette existence lui avait convenu, elle nous conviendrait aussi. Il balayait de ses pensées les transformations qu’avait connues l’Algérie après toutes ces années de conflit ; il faisait fi aussi des bouleversements des mentalités marquées par tant de luttes fratricides. Il ne réalisait pas qu’il n’avait pas sa place dans la nouvelle république, lui qui avait choisi la France et ses mirages…

Il parlait. Et chacune de ses paroles l’éloignait de ces années d’humiliation où, pour survivre, il s’était coulé dans le moule des « bons Français » qu’il côtoyait : « Cigarettes, whisky et p’tites pépées », fredonnait-il. C’est à cela que se résumaient pour lui les bienfaits de la civilisation.

Chacune de ses paroles le rapprochait du Djebel, de l’oued que se disputaient deux douars adverses, de l’espace infini de sable et d’azur, du petit garçon qui dévalait les pentes, agrippé à la crinière du cheval du vieux Lounès, de l’énorme meule que faisait tourner inlassablement un âne gris aux longs cils qui le fascinaient tant… L’amour de sa terre natale lui revenait d’un coup, intact, magnifié peut-être par ses années d’exil.

Chacune de ses paroles faisait voler en éclats l’assujettissement du travail pénible, d’usine en usine, l’ostracisme dans lequel on le tenait lui, le libérateur qui avait défilé avec le Général Leclerc comme s’il n’avait été qu’un étranger, un « bougnoule »… tout cela en dépit des ses habits « chics et magnifiques », de ses efforts pour s’intégrer.

Nous l’écoutions sans rien dire. Les plus jeunes s’étaient rendormis sur le canapé. Les autres, médusés ne pouvaient croire que tant de bouleversements viendraient bousculer leur existence.

Je me laissais gagner par une sorte d’envoûtement, hypnotisé par ces mots, ces cris plutôt qui fusaient des lèvres paternelles. J’étais le seul de la fratrie à être né là-bas et j’avais souvent rêvé de découvrir cette terre natale dont bien sûr, nous étions bannis. Mais en fait, je n’étais pas vraiment concerné. J’étais majeur et de par mon engagement, je ne pouvais répudier la nationalité française.

J’observais ma mère. Elle était livide. Elle non plus ne pouvait croire en cette catastrophe annoncée. Depuis 1962, elle en avait vu tant de ces familles voisines parties dans l’enthousiasme pour leur véritable patrie… revenir dans la clandestinité quémander un quelconque petit boulot. Là-bas, le pays libéré n’avait que faire d’eux, de ces « renégats ».

Hébétée, impuissante, elle caressait machinalement son ventre où nichait déjà le onzième petit « panaché ».

 

C’est le lendemain qu’il y eut cet accident de cubilot renversé à l’Aciérie Bouvier. Mon père fut sauvé de justesse mais il resta immobilisé pendant de longs mois et ne s’en remit jamais complètement. Son merveilleux voyage n’avait duré qu’une nuit.

Mes frères et sœurs ont changé leurs prénoms trop « arabisants ». Je m’appelle toujours Moktar. Peut-être en souvenir de l’éclat des yeux de mon père cette nuit-là.

Par Monique MERABET - Publié dans : Faux départ
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