Graines, pousses et
épis.
Qui ne se souvient d’avoir entendu dans son enfance des phrases du genre : « Avale pas le grain-là, sinon li
va pousse dans out’ ventre ! » Notre esprit enfantin est un temps préoccupé par cette recommandation jusqu’au jour où on n’y croit plus comme au Père Noël. La pédagogie d’antan était
loin de celle de Dolto.
Du plus loin que je me souvienne, mes premiers amusements commencent avec des graines de letchi. Après le plaisir de la
bouche, celui des yeux et des doigts. Voilà donc un grain de letchi dégarni de sa chair blanche, coupé en deux, muni d’un petit bois d’allumette
et que tonton Pierre d’un geste habile fait tournoyer sur la table. Merveilleuse toupie ! Et mieux
encore, il la fera tourner, tête en l’air, sur l’allumette qui sert de manche. Double surprise !
D’autres graines ravissent mon enfance. Les épis de maïs tendres, grillés
ou bouillis, chauds, brûlent mes lèvres et me font malgré tout saliver. Les hommes en ramènent des sacs
à la maison et les déversent sur le sol pour les faire sécher. Plus tard arrive le moulin posé sur un goni. Un homme, Gérose Barivoitze, dispose ses jambes autour et d’une main agile fait tourner
la meule tout en l’alimentant en grains. Un jour je m’y essaie et cela me fait grandir d’un cran.
Le jacquier lui non plus ne peut s’oublier. Ce gros fruit étrange m’offre ses gousses jaunes toutes collantes. Ses gros
grains ne sont pas à dédaigner. Maman les fait bouillir et c’est tout chaud qu’on les mange comme de bizarres petites pommes de terre. Leur digestion
provoque des pets et chacun entre dans un concours à qui fera entendre ses trémolos ou ses arpèges.
Notre alimentation repose sur les grains qui accompagnent le riz. Pois du Cap, haricots rouges ou jaunes, vouèmes. Ces
derniers s’agitent sur un petit arbuste et l’on est plusieurs à les ramasser, puis à les écosser. Quel bonheur de les déguster avec une viande et du riz, et dans nos conversations ne plane aucun
souci des pesticides. Rajoutons à cela un petit rougail de margoses et souvenons-nous du dicton créole : « margozes lé amer, le grain lé doux ! » Justement méfions-nous des
apparences car les graines sont comme les hommes. Tailles, couleurs et formes diffèrent : petits ou gros, ronds ou minces, adorables ou laids. Ne nous moquons pas les uns des autres
et souvenons-nous de la parabole de Jésus qui nous apprend que la minuscule graine de sénevé peut devenir un arbre tel que « les oiseaux du ciel
viennent habiter dans ses branches ».
A déjeuner, cari-riz et grains ; à dîner cari-riz et brèdes, aux bonnes saveurs gustatives.
L’une d’elles m’a longtemps laissé perplexe à cause de sa prononciation créole et aussi de mon inculture botanique.
Quelles graines donne l’amarante qui pousse comme mauvaise herbe dans nos champs de canne ? Et comment ne pas citer Roger Lavergne à ce propos : « A graines menues, les amarantes
sont arrivées à la Réunion sans tambour ni trompette. Probablement accrochées à un reste de boue aux chaussures de tel ou tel voyageur, ses graines ont franchi les mers et les océans pour trouver
asile en d’autres territoires fréquentés par les hommes. » Alors l’amarante, qui est-elle ? Eh bien, celle que nous appelons communément brède pariétaire. Vous voyez, vous
salivez !
Au collège, que de fois ai-je entendu un de mes professeurs dire à tous : « Prenez-en de la
graine ! » J’avais besoin du dictionnaire pour en comprendre le sens exact.
Si notre estomac prise grains de riz et autres graines, le caïamb lui apprécie grains de job ou de cascavelles pour enchanter nos oreilles au rythme du maloya, et nos forêts se
peuplent des boules rouges des arbres de Noël, plantes envahissantes comme des pestes !
Les graines, quel bonheur de les voir, de les entendre ou de les goûter
tout au long de notre vie. La Terre nous les offre avec générosité et même les grains de sable des déserts en cachent, qui attendent une ondée pour germer et fleurir. Ceci nous rappelle que la
vie est plus forte que tout. D’où vient-elle cette vie, de l’œuf ou de la poule, de la graine ou de la plante ? Voilà un mystère point encore dévoilé !
Mais si la graine a en général bonne presse, mieux vaut ne pas se faire traiter de « graine » car là le Créole
se dresse sur ses ergots et lance à la cantonade : « Tienbo amoin sinon mi coque ali ! » On sent alors que les deux bougres, souvent avinés, ne mangent plus un grain de sel
ensemble. Nos faits-divers regorgent de « bourriques » qui finissent aux Assises. Encore un mot sur la bourrique et un de ses organes en
particulier, celui que le macho envie : la graine de bourrique… qui le laisse, paraît-il, rêveur.
Mais laissons là nos âneries et rêvons aux créations de l’artiste quelque peu génial à partir des graines de
filaos : il saura en faire des colliers ou des boucles d’oreilles. La femme coquette en portera si
elle aime les mondanités. Oubliées les punitions des enfants agenouillés sur un tas de grains de filaos. Un jour visitant Maurice, je découvre l’hôtel« Casuarina ». Cette enseigne me
frappe et je découvre que casuarina n’est que le nom scientifique du filao qui vient rappeler aux touristes de l’île que le filao est le roi de la
plage.
Devenu enseignant, combien de fois ai-je utilisé les magnifiques planches de Roussin pour montrer les plantes et les
graines qu’il a vues autour de lui. Le café par exemple fait la richesse des planteurs de l’île au
XVIIIe siècle. Ses petites graines qu’on torréfie nous tonifient.
Promenons-nous au bord de la mer et ramassons ces graines de vacoa aux couleurs du drapeau italien. Etranges, n’est-ce
pas ? Mais en vieillissant elles deviennent toutes grises. La beauté est passagère, nous dit le sage. Mais faut-il la cacher comme ces filles au tchador triste ?
Je suis à la retraite aujourd’hui et ma vie se déroule sans trop de pépins depuis toujours. J’ai le bonheur de masser de
temps à autre tel ou telle avec de l’huile de pépins de raisin. Le rêve de chacun ou chacune : retrouver une peau d’enfant. La peau nue de l’enfance qui s’offre au soleil.
Et puisque je parle d’enfance, je termine par un exercice qui amuse mon petit-fils mais aussi les grands enfants que nous sommes :
« Dis-moi gros gras grand grain d’orge,
Quand te dégros-gras-grand-grain d’orgeras-tu ?
Je me dégros-gras-grand-grain d’orgerai
Quand tous les gros gras grands grains d’orge
Se dégros-gras-grand-grain d’orgeront. »
Fontaine Christian {17h41, vendredi 25 mars 2011}