MALOYA EN TROIS TEMPS (III)

Publié le par Monique MERABET

MALOYA EN TROIS TEMPS (III)

L'ESPRIT DU MALOYA

 

Est-ce aussi le vent qui a fait vibrer jusqu’au plus profond de moi les mouvements de cette danseuse de maloya : une prestation époustouflante nous fut offerte là sur le macadam d’une cour d’école lors d’une manifestation culturelle à Salazie.

 

Était-ce Éole ? Était-ce Éros ?

 

J’ai rarement assisté à une interprétation d’une telle intensité érotique. Je ne fais pas mention d’une espèce de grivoiserie émoustillant la sensualité mais de cette force de vie à laquelle nous devons nos élans, notre joie de vivre en dépit des coups de blues, des blessures que l’existence nous inflige. Eros, l’opposé de Thanatos.

Je la revois encore en sa légère robe verte, gracile comme une herbe « qui plie mais ne rompt pas ». Elle était danse. Elle était eau et flamme se détachant de la terre en volutes, voulvoul, arabesques. Elle était fluidité de l’air et déployait la liane de ses bras et de ses jambes en circonvolutions.

Sa robe de voile était du vert de pré et d’écume. Elle était ondine, sylphide, grâce. Elle aurait pu s’appeler Aglaé… ce prénom qui aurait pu être mien, celui que je revendique afin de racheter celui d’une grand-mère qui ne savait ni danser, ni sourire, veuve de guerre figée dans ses austères robes noires.

La danseuse de maloya était caresse, effleurement. Ses voiles fendus pour ne pas entraver la danse, ne laissaient  apercevoir que ses jambes déliées, ses cuisses fuselées — c’est comme cela qu’on l’écrit dans la précieuse langue de notre âme —, pas un pouce de petite culotte, rien de quoi rincer l’œil égrillard de quelque mâle. Tiens ! Curieusement, il me revient que dans l’assistance, les rares hommes présents, ne la regardaient même pas.

Flamme au fond des yeux, flamme émanant de son corps mince et souple, elle n’avait rien d’une almée, d’une geisha, d’une courtisane. Elle ne dansait pas pour distraire, ni pour éveiller le désir, ni pour titiller un plaisir. Elle était apsara, déesse…

D’elle émergeait la vie, transmise depuis Ève jusqu’à nous. Ah ! Il me vient pensée sacrilège : et si « Adam fut Ève » ? La première… mythe revisité à la convenance d’une masculinité s’arrogeant pouvoir et ascendance.

Les gestes de l’Ève-Aglaé zébraient l’espace de courbes berceuses, de lignes brisées qui haletaient au tempo de sa concentration ruisselante. Et tout son corps entrait en cadence…

 Elle était la fleur qui s’épanouit, corolle ou éventail qui se déplie. Elle était tout à la fois notre intimité, notre intériorité secrète, juste évoquée, sans jamais la mettre à nu, la dévoiler complètement. Elle n’offrait rien de ces appas invitant à une fallacieuse union. 

Sa prestation avait interrompu la fausse fête, la mascarade de ces jeunes filles — si jeunes ! — au ventre dénudé qui se trémoussaient aux accents de « lamour lé dou », l’histoire de ce « tifanm-la ke lé konplézan… »

Pour la grâce du maloya, la musique de bastringue s’était tue.

Je la contemplais, anloulé, un peu sonnée par l’intensité que mettait l’Aglaé en robe verte dans ses mouvements.

Je sentais monter en moi le besoin impérieux d’être en harmonie avec elle, de soumettre mon corps à l’appel des dieux, jadis honorés, tombés dans la déshérence lors de l’exil du pays natal, après le déshabillage d’un code noir dont l’utilité essentielle était la déshumanisation, la déculturation.

 

« Tu m’as dénudé et tu m’as dit :

Vois comme tu es laid !... »

(Code noir, L’île du non retour)

 

Ah ! Se laisser griser, se laisser guider par la force habitant la femme qui danse !

Force mère de toutes ces femmes doboute, résilientes et fières, sûres de leur vocation à transmettre l’avenir.

Force plus obscure aussi, tellurique peut-être, chose que l’on voudrait ne pas connaître pour l’avoir approchée en rêve.

La danseuse a-t-elle conscience de cette « chose » quand sa chorégraphie nous fouaille les entrailles ? Soudain, son corps lévite… l’évite… l’est vite, un peu quand même, le temps que je la ressente moi aussi, vibration d’elle à moi.

Et je danse, moi qui ne sais pas danser ; et je décolle du sol moi qui ne sais pas voler, et je comprends, j’adhère, moi qui ne sais pas exprimer ce qui me transporte alors et me conduit. Je me sens en réappropriation de mon corps, auto possession. Je me retrouve tout entière femme… puisque femme !

Est-ce dû à la dimension sacrée du maloya, à sa lancinante et désespérée recherche des ancêtres perdus lors du grand démounaz mené par le système esclavagiste ?

J’ai vécu ce maloya comme transe qui émeut la conscience d’être Réunionnaise ; il est issu des profondeurs de notre âme, de notre mémoire, de cette Afrique rejetée et dont on voudrait s’absoudre.

Et, ce jour-là, la danseuse à la robe d’eau incarnait cette transmission, d’Ève à moi. Elle portait en elle la trâlée de ces ascendances, à l’instar de ces bâtons d’ébène sculptés où s’empilent, s’enroulent, les générations, objet totémique rencontré sur maint marché du continent africain.

Ainsi se transmettent la vie et ses origines devenues tangibles, le temps de quelques roulements de tambour, rejoignant les danses sacrées d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, d’Australie ou d’Europe.

Et l’on se sent baigné par la magie du monde, qui n’est autre que conscience et acceptation du vivant en nous, autour de nous.

 

Sur la place chauffée au soleil

Une fille s’est mise à danser

Elle tourne toujours pareille

Aux danseuses d’antiquité…

(Sur la place, Jacques Brel)

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