Kabri i manj salade
KABRI I MANJ SALADE
Petit défi qui me vient après une photo de dune rouge : retourner le sablier sans rien changer aux plissements du sable, est-ce possible ?
Peut-on revenir en arrière en gardant les avantages acquis depuis ?
C’est un peu la teneur de la question posée par Le Clézio à propos de la Bretagne (in Chanson bretonne, 2020). Depuis l’annexion du Duché de Bretagne à la France, d’autres valeurs (républicaines) semblent s’être substituées aux traditions, aux mythes anciens ; et là-bas, le basculement dans le consumérisme est patent, comme en toute autre région.
Serait-ce envisageable de retourner à la Bretagne des dieux celtiques, des pierres dressées, des mystères de Brocéliande, à un territoire indépendant ou tout au moins largement autonome, édictant ses propres lois, commerçant avec son propre environnement ?
Peu probable, semble penser Le Clézio. Est-ce à cause de la profondeur des changements d’une région attachée à la République Française ou à cause d’un éparpillement de ce qui faisait sa culture ? Et l’auteur évoque un autre auteur Michel Mohrt : « Il me disait que selon lui, ce qui avait manqué à la Bretagne, c’était d’avoir une littérature… »
Une littérature… Et me voilà ramenée à ce qui demeure chimère au marigot réunionnais : posséder une véritable littérature et non pas un éclectisme velléitaire et sporadique, enlisé dans de vaines rivalités et vantardises d’écrivains solitaires qui restent méconnus voire carrément invisibles… faute d’une politique du faire naître, du faire connaître.
Il demeure pourtant au fond de chaque Breton autochtone un sentiment très fort d’identité bretonne, comme en chaque Réunionnais la force de cette appartenance à un monde culturel à part. Sentiments parfois étouffés ou réduits à l’exotisme d’un maloya, d’un fetz-noz. Je ne parle même pas du rougail saucisses vendu sur les marchés bretons !
Comme je me sens l’âme réunionnaise ! Âme bâtarde me dira-t-on, à quoi ça sert tout ça, ma fille ? Dans ce pays où l’on n’arrive même pas à unifier l’écriture d’une langue. Pauvre Kréol rénioné livré aux choix de chaque auteur. À force de ne pas vouloir prendre les décisions qui s’imposent, on nous fait barboter dans un fourre-tout où chaque égoïsme, chaque chauvinisme — Moin mi koz Kréol-lé-Ba, Moin mi koz Kréol-lé-o, saminm lé mèyèr — pourra se croire prédominant, garant du « bon », du « vrai » créole.
Ainsi me suis-je fait épingler ce « jarlor » écrit dans un de mes poèmes. La jeune récitante affirmant qu’il aurait fallu écrire zarlor. Ma graphie intégrant le j (puisque nous avons le choix !) n’est en rien fautive ; juste une question de génération : la jeune femme n’a pas reconnu le zarlor, couramment utilisé pour désigner un trésor mais le mot a perdu son origine de jarre remplie d’or qu’on imaginait enterrée dans quelque champ, du temps de mes parents.
Et pendant ce temps-là, kabri i manj-manz salad-e mounoir-mounwar…
Nous faudra-t-il adopter une graphie créole réunionnaise inclusive ?
À force d’atermoiements, le créole se perd, ne s’écrira pas de façon conséquente, faute de règle claire pour le lire. Il ne restera plus que quelques formulations basées sur la phonie… ce qu’on entend, ce qu’on croit entendre de nos oreilles brouillées d’écouteurs.
La Bretagne (bretonnante) et la Réunion (créole réunionnaise) même destin ? Même combat ?
Dans mon entourage, on se targue volontiers d’avoir des origines bretonnes. Moi-même, mes premiers ancêtres français arrivés sur l’île Bourbon, venaient de Nantes et mon nom est encore répandu dans la région hexagonale bretonne/ charentaise, et de mon père, on disait « il est têtu comme un Breton »..
« En Bretagne, je me sens chez moi » me confie cette amie qui s’est installée du côté des Plaines… « et j’aime le temps de crachin et les hortensias »
(11 juillet 2020)
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