LE SECRET (X)

Publié le par Monique MERABET

Ici, là, nulle part
(Julien SARTRE)

  Jour. Cinq, dix, vingt doigts, qui ne voudraient faire qu’une main. Autour de lui, Denis n’aperçoit que du vide, à une exception près. Il pose son regard sur la nuque de celle qu’il désire ; tout en ayant l’intime conviction qu’elle l’observe, à la dérobée. Il voudrait avoir la force de capter ces yeux quand ils se tourneront vers lui mais déjà ses pensées se brouillent et Denis opte pour une fuite. La marie-jeanne unit des lèvres qui ne se touchent pas.

  

    Nuit. Diane remet une mèche derrière son oreille. L’air bourdonne. La fumée de tabac, qui obscurcit le bar, semble bourdonner, elle aussi. Comment savoir ? Le vacarme est à la limite du supportable, est-elle la seule à s’en être rendue compte ? La seule réaction des gros porcs autour d’elle est de beugler avec encore plus de conviction, pour compenser. Le plus difficile est de savoir qu’elle leur ressemble, tellement, tellement trop. Jusqu’à la prochaine gorgée de bière. A travers le liquide poisseux, depuis la contrée lointaine où son esprit est embrumé, elle surveille Denis.

 

   L’angoisse a tissé son réseau qui se renforce seconde après seconde ; d’invisibles fils qui bâillonnent les bras, les jambes, les âmes.

 

« Retrouve-moi à la Colonne. »

 

   Le téléphone s’est enfin décidé à sonner. Denis a senti ses organes bondir à l’extérieur de son corps. Délice. La perspective d’un contact fugitif, de deux joues qui s’effleurent, lui a fait tout espérer. La contempler, enfin pouvoir assouvir sa soif de cet être. Cette soirée sera décisive, le jeune homme en mettrait sa main au feu. S’il n’est pas mort de plaisir entre-temps, demain sera le jour qui aura vu l’accomplissement d’un rêve.

   La nuit tombe, un avenir plein de lumière sourit à Diane, elle lui sourit aussi. Sa tête résonne des pas de celui qui se dirige vers elle. Le monument dressé au-dessus d’elle la considère ; il sait. Elle s’est laissée aller à picoler un peu, pas assez pour être partie, mais suffisamment pour comprendre le bonheur de cette attente. Elle ne se doute pas qu’il n’a pas résisté lui aussi, pas de trop, juste assez pour la déshabiller en marchant.

   Des pensées jumelles se croisent sur la route qui sépare encore les deux enfants.    

 

   Désorientation. Il est arrivé, l’a surprise en arrivant par la rue opposée à celle que ses regards fiévreux analysaient. Elle, est du mauvais côté de la rue. Il leur faut donc franchir un véritable Styx, les sorties de bureau en plus. Un effleurement de bonheur absolu plus tard, les regards exercés dépistent immédiatement les pommettes trop brillantes, les yeux trop rouges. Un voile se pose devant eux, le jeu est faussé. Soupir, qui ressemble à du soulagement ; « il me reste un peu de zamal ».

   Une fois de plus, pas encore une fois de trop, les circonstances ont fait d’une prairie un champ de bataille, recouvert de ruines. Tant pis la soirée avance, les têtes tournent, les idées ne se suivent plus mais une partie du rêve a été réalisé. Les deux noyés qui ne sont que des épaves en sursis, ne font plus qu’un. Ils dérivent, par cercles concentriques. Ils finiront bien par se rencontrer, un jour, une heure, peut-être près de la Colonne.

Publié dans LE SECRET

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C
merci à Julien pour ces lignes toutes en nuances et tellement denses.Un style qui interpelle...le secret? ? ? je préfère penser à un secret d'amour...inutile de savoir de qui ou de quoi; l'important c'est l'intensité du vécu.claude
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B
Un joli style d'écriture.Mais quel est donc ce secret,est il tellement secret qu'il ne puisse être révélé?La drogue?
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