Dimanche, on tourne... les pages 14 (17)

Publié le par Monique MERABET

Dimanche, on tourne... les pages 14 (17)

Comment j’ai appris à lire

(Agnès DESARTHE)

 

 

 

J’aime l’écriture d’Agnès DESARTHE ; j’aime les petits bouquins qui se dévorent d’une traite ; j’aime surtout les livres qui me parlent du lire.

Alors, me voilà comblée ce dimanche, puisque j’ai tourné les pages du court roman « Comment j’ai appris à lire » de… Agnès DESARTHE : 156 pages aux Éditions Points.

Je n’ai pas été déçue. Les livres qui ont marqué l’enfance de l’auteur (ou plutôt qui ne l’ont pas marquée puisqu’elle ne les a pas lus) m’ont ramenée à une petite fille dévoreuse de ces collections rose, verte, rouge et or ; j’ai tant aimé m’identifier aux héroïnes dont Agnès DESARTHE craint la trop grande perfection.

 

« Je me sens rabaissée par ces lectures. Je les abandonne. »

 

Et son obstination à scander « Je n’aime pas lire, je ne sais pas lire » prend pour moi la forme d’un jeu, alon fé sanblan (faisons comme si)… car je sais que cela finira bien, cette histoire de petite fille qui n’arrive pas à aimer lire ; je n’ai pas besoin d’aller voir an misouk à la dernière page. Le dénouement ne peut qu’être happy end. Peut-on imaginer une auteure digne de ce nom qui ne lit pas ? Il est vrai que j’ai rencontré quelques-uns de ces aspirants écrivains qui se targuent de n’avoir jamais rien lu. Je ne les ai jamais pris au sérieux et je me garde bien de les lire.

Mais revenons au cheminement d’Agnès DESARTHE dans son apprivoisement par la lecture (un livre égale un ami), dans ses renoncements aussi à décoder certains textes dits incontournables (Balzac, Madame Bovary…), dans ses exaltations pour de rares œuvres (Phèdre, Un cœur simple de Flaubert…). Là, je suis bien d’accord avec elle que la majeure partie des œuvres classiques étudiées, décortiquées au Lycée sont peu propices à éveiller l’amour de la lecture. J’ai souvent moi-même zappé ces fastidieuses lectures imposées… pour les redécouvrir (les découvrir plutôt) plus tard, librement choisies.

Je ne m’étonne pas de cette étudiante survolant brillamment les programmes littéraires jusqu’à être cette « la normalienne qui n’a rien lu », se fiant aux passages obligés longuement analysés par les professeurs.

Enfin, ces années « d’inculture » fréquemment revendiquée, sont jalonnées d’auteurs (et non des moindres) découverts de façon buissonnière : Faulkner, marguerite Duras… ponctuées d’un suivi assidu de l’émission « Apostrophes », et surtout éclairées par l’écriture. Avant même de savoir lire, Agnès DESARTHE a choisi de devenir écrivain.

J’aime cette espèce de défi aux apprentissages calibrés, ces échappées belles vers les chemins de traverse de la jeune fille qui ne lit pas. En apparence, comme ce personnage de Judith inventé (sic) par l’auteur :

 

« Comment fais-tu pour connaître autant de mots ? » « Je lis », répond Judith. « Tu lis ? Mais je ne t’ai jamais vue avec un livre à la main. » « Je lis en cachette, murmure la petite. « En cachette de qui ? » « De moi-même », dit-elle encore plus bas.

 

Voilà qui est admirable ! Et le dénouement heureux, la délivrance de ce désamour pour les livres jusqu’à la félicité de lire… même Proust, précise-t-telle. Pour cela il lui a fallu réunir les terroirs contrastés de ses origines, rééquilibrer la balance des identités paternelle et maternelle afin de pouvoir « tout lire » sans cette impression d’être apatride culturelle.

« car je ne pouvais, moi, fille d’immigrés, fille de juifs, lire depuis la France. »

 

Il lui a fallu aussi vaincre ce sentiment de possession par les mots de l’auteur, l’autre, l’étranger au soi.

 

« La lecture, c’était un autre genre d’effraction, la pénétration d’un cerveau dans le mien. »

 

Cerise (Ah ! Juin , le temps des cerises !) sur le gâteau : dans les derniers chapitres de son livre, Agnès DESARTHE évoque son activité de traductrice. Le sujet me passionne. Comment s’effectue l’alchimie du passage d’une langue à une autre, d’un imaginaire à un autre ? Je découvre avec délice les différentes strates de sens inclus dans un texte (l’évident, l’allusif, l’induit, le secret), la transmigration que suppose l’acte de traduction.

 

« j’accède à l’auteur, au mouvement qui a guidé sa main : je suis dans sa chambre d’enfant, je m’assieds aux bancs de l’université à ses côtés, je voyage à l’arrière de sa voiture, je rencontre ses amis, ses parents, je lis les livres qu’il a lus… »

 

Ces réflexions, je les fais miennes ; elles peuvent sans mal s’appliquer à la lecture d’un bon livre, fruit d’un travail d’écrivain, expression d’un monde vrai dans lequel l’auteur s’implique, prêt à partager un peu de soi avec le lecteur. C’est ce que j’ai ressenti à la lecture de « Comment j’ai appris à lire » un moment où l’on dé-lit (l’expression est de l’auteur) l’histoire écrite par un autre, où on la démultiplie aussi en y incluant son propre vécu.

Lecture que je recommande à tous les amoureux de la lecture, de l’écriture, de la langue.

 

(Monique MERABET, 1er Juin 2014)  

 

 

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Mariposa 09/06/2014 13:57

Voici un livre dont je prends bien note !
Même si j'aimais beaucoup les cours de français et de lettres au collège et au lycée, même si j'aimais décortiquer des textes, les analyser, etc., ce n'est qu'aujourd'hui que je redécouvre et lis avec plaisir de temps en temps des classiques ! Mais j'avoue que je ne me suis pas encore attaquée à Proust, il me fait un peu peur ...
Quant aux activités de traductrice, ma foi, je pense que je vais y retrouver beaucoup de choses que je vis au quotidien ;)

Monique 13/06/2014 14:39

Je suis sûre que sa façon de mener une traduction, t'intéressera, Patricia! Je n'en dis pas plus.

Marcel 03/06/2014 07:38

L'aventure littéraire au gré des vents et des conditions sociales initiales...