LE SECRET (XIV)

Publié le par Monique MERABET

LE NÔ DU TREFLE
(Monique Mérabet)


(photo Monique)

Lumière rasante

sur l’incarnat d’un trèfle

- main en suspension

 

Je n’aime pas désherber, arracher les « mauvaises » herbes. D’ailleurs, qui a décrété que tel végétal est « bon » et l’autre « mauvais » ? Sur quel critère s’opère la sélection, la hiérarchisation ?

La Nature, elle s’en moque bien.

 

La lune confond

belle-de-nuit, orchidée

- moi aussi

 

Oui ! Orchidées, belle-de-nuit, quelle importance ? Ce qui est essentiel à mes yeux, c’est qu’il y a un temps où elles sont fermées et un temps où elles sont ouvertes

Depuis longtemps je rêve de surprendre les secrets de cette floraison, cet élan, ce mouvement qui fait passer du condensé d’un bouton à l’épanouissement de la fleur. Moment magique où l’on voit s’accomplir la métamorphose : une corolle qui se déplie, la levée des pousses du persil poudrant de vert le compost, les feuilles de capucine arrondissant l’ampleur de leur parasol,  l’avancée hélicoïdale d’un liseron sur la racine aérienne pendant du manguier…

En dépit de l’émerveillement ressenti, j’ai toujours éprouvé une intense déception en contemplant un de ces tours de prestidigitation faisant apparaître feuille, fleur ou fruit en mon absence.

 

Du matin

cette rose épanouie

- pendant mon sommeil

 

Et voilà que ma coupable sensiblerie m’avait gratifiée d’une plantureuse touffe de trèfle… de l’espèce la plus commune et la plus envahissante, je dois le préciser. Elle prospérait dans un joli pot en céramique bleue qui avait dû contenir une de ces coûteuses plantes hybrides gonflées au botox horticole et qui s’étiolent au sein de mon libre jardin.

L’avantage du trèfle, c’est que j’allais pouvoir étancher ma soif de savoir sans que cela me coûte un réveil trop matinal. En effet, chaque matin, tant que le soleil ne diffuse pas suffisamment de lumière dans ce coin du jardin, les fleurs du trèfle demeurent en berne, corolles repliées, ne laissant apercevoir qu’un fin cône rosé. Elles n’étalent le mandala de leurs roses collerettes qu’en fin de matinée. Vers les dix heures… j’avais procédé à des repérages préalables.

 

Secret de lumière

le rose à venir du trèfle

- les fleurs savent-elles ?

 

Et me voilà donc, par une belle matinée du mois d’Août, confortablement installée, bien décidée à ne pas lâcher prise tant que je n’aurai pas percé à jour le mystère du trèfle rose.

Un peu gênée quand même qu’on me découvre là en train de rêvasser, les yeux fixés sur ce qu’il est convenu d’appeler une peste végétale…

 

L’herbe si modeste –

elle ignore certainement

qu’elle a un nom

 

Et puis, comme je ne sais pas rester à ne rien faire, j’avais apporté une revue de mots croisés. C’était une bonne idée : j’ai pu ainsi compléter pas mal de grilles restées en souffrance jusque là.

 

Mots croisés –

la fourmi promène son « i »

verticalement

 

Ma longue guette pouvait commencer…

Dieu ! Qu’il est lent le nô du trèfle qui se déploie !

Par moments – je voulais tellement y croire ! – je notais un infinitésimal changement : oui ! tout à l’heure on ne voyait pas cette bordure rose… Mais bien vite, le doute me prenait. N’était-ce pas là, illusion d’optique, mirage de mon regard obnubilé par cette teinte que je m’obstinais à débusquer ?

Parfois, je trichais : une supercherie puérile. Je fermais les yeux ou fixais mon papier, faisais mine d’être absorbée par…ce mot de huit lettres commençant par O ? … Voyons… Voyons…

Silencieusement j’implorais : « Je ne vous vois pas. Je ne vous regarde pas. Vous pouvez y aller. ». Pas de réaction…

En regardant alentour, soudain, j’avisai

 

Couche-tard

une belle-de-nuit

du matin






























(Photos Monique)

La belle aubaine ! J’allais pouvoir me régaler simultanément du coucher de cette belle-de-nuit insomniaque à la robe déjà bien chiffonnée et du réveil sans cesse différé des fleurs du trèfle.

Coups d’œil à gauche ! Coups d’œil à droite ! Sans autre résultat que de mettre à mal mes fragiles cervicales peu habituées à ce genre d’exercice. Ah ! Elles s’étaient donné le mot pour me faire tourner en bourrique, mes deux belles !

 

Gym matinale

contraction… Belle-de-nuit

extension… Fleur de trèfle

 

Le temps, lui, passait. Non, à vrai dire, il ne passait pas le temps, ou alors  imperceptiblement, question de me faire enrager. Lui qui m’échappe si facilement, d’habitude, il avait choisi de faire une pause, une sieste prolongée à la méridionale. Et j’avais la désagréable impression qu’il se gondolait, qu’il pleurait de rire devant mon ingénuité.

Moi, je n’en menais pas large, je touchais le fond d’un puits d’éternité, à essayer de suivre le fil de ce spectacle statique. J’aurais eu davantage de chances de voir bouger la pierre d’une statue du Bouddha en méditant au sein d’un jardin zen…

Tout autour de moi, la vie déployait son mouvant ballet : le vol rapide d’un moineau, d’un papillon, les voix, le roucoulement des tourterelles, les cris des enfants jouant au ballon, les tentatives désespérées de Doria pour m’entraîner dans ses jeux…

 

Crissement du balai -

la femme de mon voisin

est de retour

 

J’ai attendu… attendu. Quelle patience il m’a fallu !

Et c’est ainsi que j’ai appris tous les secrets de Samira.


 

Publié dans LE SECRET

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P
Monique, j'ai bien aimé tes textes sur le secret. Mais celui qui m'a le plus épatée a été'' Le Nô du trèfle''. Originalité du thème. Pratique de la patience: chaque détail a son importance comme dans une vie. De la contemplation, le mot n'est pas trop fort. De la malice c'est sûr. Mais du travail aussi! J'admire ta force de réflexion, à la hauteur de la mathématicienne que tu es, et la tendresse de ton regard sur la nature.Quand j'étais petite j'aimais croquer le trèfle. Je sais maintenant pourquoi...Huguette.
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C
Patience, patience...ton histoire me rappelle de longues heures où plantée sur le sable j'ai attendu l'apparition du rayon vert...mais il n'y avait alors que le bruit du vent dans les filaos et pas de secret à percevoir puisque je ne parle pas le filao...J'adore le clin d'oeil du Bouddha de pierre et Doria qui s'esbaudit.Bises.
Claude
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B
Bravo pour l'humour et la chute!Je t'ai imaginée plantée en attente de floraison.Tu devrais regarder germer des lentilles ça va plus vite:en une nuit tu vois pointer le vert.Faute de secret fleuri tu as appris d'autres secrets sans doute très interessants.Dis Monique,tu pourras nous les raconter les secrets de Samira une autre fois.Bisous!
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M

Oh! Brigitte! Tu n'y penses pas!
Jamais je ne trahirai les secrets de la pauvre Samira qui s'est trouvée par le caprice d'une auteure en mal de chute  originale, dans mon histoire. Ce que je peux te révéler c'est qu'elle
ne s'appelle pas Samira. Bisous.