Rivières (10)

Publié le par Monique MERABET

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                                                 Au  PLANCHADEAU

                                                                          Claude Guillon-Labetoulle

 

        

 

 

 

                Bien des souvenirs de mon enfance dans mon petit village du Limousin sembleraient incongrus, voire incompréhensibles aux enfants d’aujourd’hui, surtout ceux liés à notre rivière. La pêche à la truite et aux écrevisses aurait peut-être un sens pour eux mais les activités au Planchadeau !

 

 

         Tout au bout du village, la petite rivière ou plutôt le gros ruisseau, formait un creux plus large et plus profond juste après le petit pont. L’endroit servait d’abreuvoir aux vaches sur le chemin du retour à l’étable car à l’époque on se souciait de les mettre à l’abri chaque soir. Le reste de la journée quelques pierres plates avaient permis depuis toujours aux femmes du coin d’utiliser l’endroit pour laver leur linge. Dans les années cinquante le maire soucieux du bien-être de ses administrées et surtout de sa réélection avait fait maçonner un bac en ciment avec deux longues marches de chaque côté. Ainsi les laveuses n’étaient plus obligées de poser leurs baquets dans la boue et un système de planches amovibles permettait d’avoir une eau plus profonde. Pour nous, les garnements du village c’était un terrain de jeux idéal. Quand on ne faisait pas des ricochets avec des cailloux plats on explorait les creux sous le pont à la recherche de têtards que l’on gardait dans un bocal, juste le temps de suivre leur transformation en grenouilles.

 

           Parfois on se risquait à des facéties qui se soldaient bien souvent par une punition ou une fessée. L’une de nos préférées visait les laveuses. Elles arrivaient avec leur brouette chargée de la bassine de linge sorti de la lessiveuse où elles l’avaient fait bouillir, sans oublier la brosse, le morceau de savon et le baquet garni d’un coussin plat dans lequel elles s’agenouillaient. Il y avait à cette époque un ‘jour de lessive’ et pour elles se retrouver au lavoir c’était l’occasion d’échanger les nouvelles du pays et de déserter la ferme pour un moment. Bref elles faisaient salon en quelque sorte et il faut avouer que les commérages allaient bon train, les langues semblaient aussi infatigables que les battoirs. Je ne me lassais pas de voir les draps flotter un instant sur l’eau avant de couler sous la surface et d’entendre le bruit de la brosse de chiendent sur la toile rêche. Parfois on me demandait de tenir l’extrémité d’un drap pour pouvoir le tordre et l’essorer plus efficacement.

 

            Souvent nous nous tenions dans le pré juste à côté et paraissions très occupés à gratter dans les trous avec une longue paille pour en faire sortir des grillons que nous mettions prestement dans une boîte d’allumettes vide. Cela nous permettait de les garder jusqu’au moment propice où nous pourrions les lâcher dans le cou ou les cheveux de l’un ou l’autre provoquant surprise et cris stridents. Il faut avouer que nous en profitions pour ouvrir grand nos oreilles. Ces dames se sentant tranquilles abordaient souvent des sujets qui habituellement épargnaient nos chastes oreilles : l’accouchement de l’une, le mariage de l’autre, les frasques extraconjugales d’un troisième, sans parler des travers de tout un chacun qui étaient passés au peigne fin.

 

              Et puis il y avait les jeunesses qui pour une heure ou deux s’affranchissaient par ce biais de la surveillance incessante des mères et des aïeules. Sous prétexte d’apprendre à traiter le linge et de rendre service elles trouvaient là le moyen de voir leurs galants passer et repasser sur la route vingt mètres plus loin. Il arrivait que l’un d’eux plus téméraire ou plus amoureux se risque à s’asseoir auprès d’elles pour plaisanter, bavarder, roucouler, échanger des œillades langoureuses et des sourires béats mais jamais plus. Dame, au sortir de la guerre mieux valait être prudente car une réputation ruinée oblitérait toute chance de trouver un mari décent ou présumé tel. Parfois les éclats de rire et les éclaboussures laissaient place aux gros sanglots et aux torrents de larmes. On saisissait vite qu’il y avait de la trahison ou de la rupture dans l’air. Au fond les jeunettes ne faisaient guère attention à nous et on le leur rendait bien.

 

              Nous, ce que nous aimions par-dessus tout c’était faire bisquer quelques redoutables mégères. Quand l’un de nous repérait la Germaine ou la Marguerite en train de charger sa brouette il rameutait la petite bande et on filait à toutes jambes jusqu’au Planchadeau. Prestement on enlevait les planches du lavoir et le temps qu’elles arrivent sans se presser en causant il ne restait plus qu’un maigre filet d’eau. Quant à nous on se camouflait derrière les piles du pont ou on s’abritait derrière la haie pour pouvoir jouir du spectacle. Ces deux-là avaient l’irritation facile et la colère tonitruante. Tout en remettant les planches en place elles menaçaient les maudits vauriens de tous les feux de l’enfer puis retournaient chez elles attendre que ça se remplisse. Mais on était parfois piégés ; Yvonne, Eugénie ou la Marie plus nonchalantes ou plus rusées restaient là à guetter la remontée du niveau de l’eau en papotant et en faisant mine de ne pas deviner notre présence. Elles avaient trouvé une punition aussi efficace que discrète. Vous êtes déjà restés deux heures les pieds dans l’eau glacée ou à croupeton derrière une haie d’aubépine sans bouger ni pied ni patte, sans piper mot ? c’est long en diable surtout quand on a huit ou neuf ans. Souvent je me suis  demandé si elles ne le faisaient pas exprès de prendre tout leur temps, convaincues que pendant que nous étions coincés là on n’irait pas faire des bêtises ailleurs.

 

               Aujourd’hui à chacun de mes passages dans mon village, je fais un détour par le Planchadeau. Seulement il a beaucoup perdu de son charme. Les abords sont envahis par les ronces et les orties ; les planches ont totalement disparu et le béton se désagrège lentement mais inexorablement. Et l’endroit parait lugubre, plus de vaches alentour, elles restent confinées dans les herbages. Plus de commères aux voix sonores, elles sont sans doute fascinées par un quelconque feuilleton télé pendant que leur linge tourne dans la machine à laver. Et plus d’enfants non plus qui courent, s’éclaboussent et rient aux éclats. Ils doivent être eux aussi scotchés devant quelque écran… 

 

             

 

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