LAMBREQUINS ET VIEUX BARDEAUX (9)

Publié le par Monique MERABET

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          (dessin Huguette PAYET)

 

Mémoires d'une vieille case créole 4

 

C’est drôle… il suffit parfois d’un mot, d’une onomatopée pour se retrouver plongé au sein d’un monde oublié, enfoui dans les strates de l’inconscient.

Apollon… Annibal… Jugurtha… Jupiter… Attila… Hérode… Tantale…

C’était ainsi que la fantaisie des maîtres nommait indifféremment les biens dont ils étaient propriétaires : chiens, chevaux ou esclaves.

Et voilà que me revint, telle une séquence inscrite dans les cellules  de mes antiques planches, l’image de Censée tournoyant jusqu’au vertige au rythme du maloya  qui l’absorbait toute entière. Cela se passait en Décembre, je crois.

Pauvre Censée ! On l’avait affublée, en guise de nom de baptême, de ce sobriquet jugé sans doute suffisant pour elle qui était à peine censée être une personne.

Comme elle était belle pourtant, Censée, belle et envoûtante quand la corolle de sa jupe fleurie marquait la cadence.. au milieu des ombres qui accompagnaient sa danse, je ne distinguais que sa grâce et sa présence, étincelle de vie qui brûlait.

Elle était belle, et son visage clos, tel une orchidée diaphane, s’offrait sous le paliaca d’indienne, tout auréolé de flamme.

Et ses bras dorés, arrondis en magique arceau, enserraient sur son sein, en prière, cette souffrance millénaire trop dure à porter pour un simple cœur solitaire.

Et elle tournait au rythme d’un étrange cantique venu du plus profond de son être secret, venu pour implorer le secours d’une aile d’ange qui panserait ses blessures d’un baume de liberté.

Elle était belle, et je la regardais, fascinée, je la regardais vibrer et planer, offrant ses peines pour que descende la sérénité sur les âmes torturées, pour le partage de ses joies de mère comblée. Elle les offrait aussi à l’héritage des chaînes du passé, à la délivrance à peine ébauchée.

Je compris, dès lors, que la magie incantatoire de cette musique transcendée était aussi de ma mémoire, de mon identité.

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Mariposa 10/07/2012 11:16


Toujours beaucoup de plaisir à lire ton feuilleton d'été en prose et en vers pendant mes petites pauses au bureau ! J'aime beaucoup ce passage sur le pouuvoir de la musique et de la danse.

Monique MERABET 10/07/2012 18:59



Mon passage préféré à moi aussi. C'est ce que j'avais ressenti en voyant une amie danser le maloya. Et de cette émotion est né le "poème". Merci de la partager.